18/09/2026
Bonne question
Lu « Aurais-je été résistant ou bourreau ? » de Pierre Bayard, paru aux éditions de Minuit dans la collection Double. Pierre Bayard est un universitaire contemporain ( il est né en 1954), professeur émérite de littérature à l’université Paris VIII et, par ailleurs, psychanalyste. Il est aussi essayiste et a publié un grand nombre d’essais comme « Comment parler de livres qu’on n’a pas lu » (joli succès international) , « Le plagiat par anticipation », « Œdipe n’est pas coupable » et « Hitchcock s’est trompé ».
Pour aborder ce compte-rendu de lecture, je voudrais raconter un souvenir personnel et intime que j’ai longtemps gardé pour moi. Un souvenir d’enfance : on est dans les années 56-57, je dois avoir 7 ou 8 ans, et nous passons nos vacances familiales en Bretagne, à Saint Gildas de Rhuys, un village de bord de mer auquel me lient, depuis mon enfance, des liens affectifs indélébiles. Nous sommes sur la plage, celle des Govelins je crois, et mon père est avec nous, ce qui est rare à l’époque. Nous sommes en maillot de bain, et j’invente un jeu : partir à la découverte des cicatrices sur son corps. « Celle-là elle vient d’où ? » dis-je en montrant sa tempe . « Un éclat de gr***de pendant la libération de l’île d’Elbe ». « Et celle-là ? » en lui montrant sa hanche. « Même réponse : j’ai pris deux éclats de la même gr***de ce jour-là , je suis reparti sur une civière ». Je descends le long de sa jambe droite et arrive à son pied :
« Et ça ? » . « Le mont Faron. Une b***e de fusil. Ça saignait beaucoup mais c’était assez superficiel. Je m’en suis beaucoup voulu d’avoir laissé mes hommes quelques heures ». Je remonte la jambe gauche dont le tibia est marqué d’une énorme cicatrice en croix : « Et celle -là ? ». « Ah ! Celle-là c’est celle qui m’a eu pour le compte. Combats pour la libération de Dijon, une rafale de mitrailleuse. J’ai échappé à l’amputation par miracle avec l’arrivée inattendue d’un stock de pénicilline aux hospices de Beaune. Mais ce fut la fin de la guerre pour moi ».
Pour être très complet sur ce récit et bien qu’hors de mon propos, je ne résiste pas à la tentation de le compléter car voyant la trace d’une grosse brûlure sur sa poitrine je l’interroge encore. « Ah non, ça ce n’est pas la guerre, c’est ta grand mère qui m’a laissé un cataplasme un peu trop longtemps »…
Pourquoi raconter ce souvenir si marquant ? Parce qu’il m’a permis de découvrir cette évidence : mon père fut un héros ….
Et, quelques années plus t**d quand, comme tout adolescent, j’ai commencé à m’interroger sur moi-même et mon devenir, m’est venue assez naturellement cette interrogation profonde: qu’aurais-je fait à sa place, aurais-je eu son courage ?
Eh bien - fin de cette longue introduction et d’une personnalisation qu’on me pardonnera j’espère - c’est à cette question que répond ce livre. Ou, pour être plus précis, qu’il essaye de répondre.
Avec méthode, ouverture d’esprit et volonté de comprendre les comportements sans s’ériger en juge - c’est si rare par les temps qui courent -, et la recherche d’un certain nombre d’exemples connus ou moins connus : celui de Lacombe Lucien, filmé par Louis Malle, ceux de Romain Gary ou de Daniel Cordier, des Justes de Chambon sur Lignon, De Sousa Mendès, consul du Portugal à Bordeaux en 1940 ou des résistants allemands de la Rose Blanche. Et les témoignages de bourreaux ou de justes des génocides commis par les khmers rouges au Cambodge ou subis par les Tutsis au Rwanda.
Avec aussi le recours à des expériences scientifiques comme celle du Professeur Milgram de l’Université de Yale qui, en 1960, cherchait à mesurer comment la soumission à une autorité pouvait amener -ou pas- à faire du mal à son prochain.
En s’interrogeant sur les composantes de la décision : l’éducation bien sûr, le milieu socio-culturel, l’empathie, la religion, la propension à la désobéissance, le désaccord idéologique, le conflit éthique …la peur.
Avec une observation attentive du moment appelé par l’auteur « le point de bascule », celui où l’on prend la décision. Il se trouve que le père de l’auteur est né en 1922 comme le mien, qu’ils avaient donc 18 ans en 1940, poursuivant l’un et l’autre des études supérieures, l’un pour intégrer Normale Sup , l’autre pour l’Ecole de l’Air, et que leur sort s’est joué en 1943 autour de la question du ST0 ( service du travail obligatoire) : lui ayant choisi la Résistance s’est fait arrêter avant de la rejoindre et fut envoyé en Allemagne pour y subir le STO, mon père jeune officier de 21 ans venant d’achever sa formation de pilote, s’évadant de France pour rejoindre les Forces Françaises libres quand les Allemands lui donnèrent l’ordre de partir pour le STO et devint officiellement un « déserteur »…
Cette histoire est passionnante et n’a pas de fin ni de conclusion simple. D’ailleurs le titre du livre « Aurais-je été résistant ou bourreau ? » est un raccourci simplificateur dépassé par le corps du texte, d’une part parce qu’il fait leur juste part aux … «Justes » si discrets et modestes et si courageux et , d’autre part, parce qu’à côté des « bourreaux » que furent les vrais collabos et miliciens, il n’évoque pas l’immense majorité des français, qui sans être courageux justement, par peur ou par abandon, ne furent pas des bourreaux mais glissèrent vers une résistance passive lentement, presque sans s’en rendre compte comme le Monsieur Cardinal du film de Jugnot, ou bien ne connurent le « point de bascule » que dans les dernières semaines de juin 1944.
Il est important que ce débat se poursuive, sereinement, sans exclusive ni biais méthodologique, notamment de la part de ces pseudo-historiens qui tombent systématiquement dans le piège de l’anachronisme et qui jugent d’une époque avec leurs connaissances d’aujourd’hui.
Ce livre contribue utilement à ce débat et m’a beaucoup intéressé.