30/08/2026
Cendres.
Il faisait beau ce matin-là. C'est toujours ce qu'on dit après, comme une excuse que le ciel se donnerait à lui-même. Le vent soufflait fort, un vent de fin août, sec, complice sans le savoir. Les collines Algériennes dormaient encore dans leur vert épais, ce vert qu'on ne regarde jamais assez avant qu'il ne devienne noir.
Puis le ciel a changé de couleur. Pas de bleu à orange mais de vivant à mort. La fumée est montée en colonnes, comme des bras géants qui se levaient pour appeler à l'aide, et personne, nulle part, n'a pu répondre à temps. J'ai vu la lune devenir rouge de feu...rouge de sang...un spectacle macabre sous un ciel qui faisait tomber sur nos tête de la cendre comme il fait tomber de la neige...
Je veux vous faire penser au décor exact de l'horreur, parce qu'on a trop vite envie de détourner le regard, et détourner le regard, c'est encore une façon d'abandonner les morts.
Je veux vous parler des maisons qui n'ont eu que quelques minutes pour se transformer en tombeaux. Des couloirs où l'air lui-même s'est mis à brûler avant les murs. Des mères qui ont couru avec un enfant dans chaque bras, comme si deux bras pouvaient suffire à sauver un monde entier.
Un gamin de huit ans, un autre de cinq dont les rires se sont éteints plus vite que le feu lui-même. Des familles entières avalées par une fumée qui ne fait pas de distinction entre l'innocent et le reste du monde.
Et puis il y a eu ce qu'on a retrouvé après.
Des corps qu'on n'a pas pu identifier, tant le feu avait tout confondu, la peau, les vêtements, l'âge, le nom. Des formes recroquevillées les unes dans les autres, une mère et son nourrisson soudés dans une dernière étreinte que même les flammes n'ont pas réussi à défaire.
C'est cette image qui devrait nous hanter plus que toutes les statistiques : un berceau vide quelque part, et à côté, un petit corps qu'on n'a même pas eu le temps de bercer une dernière fois.
Il y a des bébés qui n'ont connu du monde que la chaleur d'un feu qui n'était pas celle d'un foyer. Des bébés dont on ne saura jamais ce qu'ils auraient pu devenir, parce que quelqu'un, quelque part, a décidé que leur avenir ne comptait pas plus qu'une brindille sèche.
Et il y a les personnes âgées. Celles qui avaient déjà tout enduré une fois. La guerre, l'exil, la faim, les décennies de patience et à qui on n'a même pas laissé la dignité de mourir dans leur lit. Des jambes trop lentes pour la fuite, des mains trop fatiguées pour porter autre chose qu'un trousseau de clés inutile. Ils sont morts en connaissant chaque sentier de cette terre par cœur, et cette terre qu'ils avaient toujours protégée les a regardés brûler sans pouvoir, cette fois, les protéger en retour.
Il y en a eu tant, en si peu de jours, que les cimetières eux-mêmes n'ont pas suffi. On a alors aligné les corps, sous le drapeau, pour une inhumation collective des familles entières, des corps nos identifiés descendus ensemble dans la même terre parce qu'il n'y avait plus le temps, plus l'espace, plus la force de creuser une tombe par prénom. On n'enterre pas des gens un par un quand le feu en a pris des centaines d'un coup. On creuse large, et on prie fort, et on essaie de ne pas penser que cette fosse commune est devenue le seul berceau qu'il nous reste pour eux tous.
Je pense à ceux qui sont restés vivants. Les rescapés de ce drame. Ceux à qui il ne reste plus rien, plus de maison, plus de famille, plus de photos, plus de lit, ceux qui n'ont hérité que des cendres de ce qu'ils avaient. Je pense à ceux qui ont respiré cette fumée noire en cherchant leur mère, leur fils, leur chien, sans savoir s'ils cherchaient un vivant ou un corps. Il y a une forme de mort qui continue après la mort : celle de vivre avec ces souvenirs encrés, pour toujours.
Et les autres. Ceux qu'on oublie toujours dans le compte des morts parce qu'ils n'ont pas d'état civil. Le renard pris au piège de ses propres terriers. Les oiseaux qui n'ont pas eu le temps de comprendre que le ciel, cette fois, ne serait pas un refuge. Les ruches effondrées, le gibier calciné, des siècles de forêt, des chênes-lièges vieux de deux cents ans réduits en une nuit à des squelettes noirs qui fument encore au matin.
La terre elle-même est une victime qu'on n'enterre jamais.
Et puis il y a eu ceux qui ont marché vers le feu quand tout le monde fuyait dans l'autre sens. Les pompiers qui sont montés à pied vers des crêtes que même les hélicoptères ne pouvaient plus approcher. Les policiers et les gendarmes qui ont frappé aux portes une à une pour arracher des familles au sommeil avant que le brasier n'arrive. Les bénévoles venus de villages voisins avec de simples branches et des seaux d'eau, sans autre équipement que leur courage, pour gagner un peu de temps sur une catastrophe qui n'en laissait à personne. Certains n'en sont pas revenus. Ceux-là ne sont pas morts par le feu qu'ils ont subi, mais par celui qu'ils sont allés chercher pour sauver des inconnus. Ce sont des héros. Ce sont des martyrs. Et ce pays leur doit une mémoire aussi grande que la dette qu'il a envers ses morts.
Alors maintenant, oui ! j'accuse !
J'accuse les mains qui ont craqué l'allumette en sachant très bien ce que le vent en ferait. J'accuse le calcul froid derrière un feu qui n'a rien de naturel, ce feu qu'on n'allume pas par hasard un jour de grand vent, dans un pays qu'on sait déjà à genoux. J'accuse ceux qui ont regardé les collines s'embraser comme on regarde un travail bien fait.
Ce pays a le cœur brûlé. Et pendant que les flammes dévoraient nos montagnes, il y a eu des hommes pour qui cette dévastation était un plan, un calcul, une arme. Je ne trouve pas de mot assez sale pour décrire ce qu'il faut être pour choisir le feu contre son propre pays. Alors je n'en cherche pas. Je regarde juste le résultat : des cercueils trop petits, des fosses trop grandes, des rescapés qui n'ont plus de porte à fermer le soir.
On rebâtira. On replantera. On enterrera nos morts avec toute la dignité qu'on leur doit. Mais qu'on ne nous demande pas de pardonner à ceux qui ont allumé ce bûcher, qu'on nous laisse au moins ça : le droit de ne jamais oublier que cette cendre est venue de nos semblables.
Je ne vous souhaite pas l'enfer directement. Je vous souhaite d'abord de porter, une fois, le poids d'un enfant qui ne respire plus. Je vous souhaite d'entendre, une fois, le silence qui suit un berceau qu'on referme vide, ou celui, plus lourd encore, d'une fosse qu'on referme sur des centaines de noms à la fois. Je vous souhaite de vivre cette impuissance d'agir ou de réagir en face d'un brasier qui consume tout sur son passage.
Auteur : Moi-même.