03/09/2026
: coup de cœur de Nicolas Mouton
Début juin, à la BnF, où nous étions réunis pour assister à la rentrée littéraire de PAGE des libraires, nul ne savait lorsqu'il est monté sur scène qui était Thélyson Orélien. Il lut un extrait de son roman. Cinq minutes après, salué par une mer d'applaudissements, chacun avait conscience que nous venions de rencontrer un grand écrivain. "C'était ça ou mourir" paraît aujourd'hui chez Editions Grasset et Fasquelle, issu de la dernière rentrée préparée par Olivier Nora, et c'est un premier roman.
Il ne me sera pas nécessaire d'écrire un billet bien long pour vous le présenter, car ce livre, vous devriez en entendre beaucoup parler, et pour la meilleure des raisons : c'est avant tout de la très belle, de la très grande littérature. L'histoire commence un matin à Haïti, où Jonas, professeur d'Histoire est réveillé par des coups de feu : il sait que la mort est dans les rues, que les maisons brûlent et qu'il doit partir, tout de suite, avec presque rien (un livre de poésies, la photo de sa mère, un sac Carrefour...). Avec ce mince équipage il va traverser les menaces, les violences, les dangers, la faim, la méfiance, l'hostilité de la nature, les frontières pour tenter de se rendre au Canada. Ce n'est pas l'histoire des migrants, mais le roman d'un migrant, la partie pour le tout, signifiant le caractère sacré et unique de chaque être humain, qu'il est criminel d'assimiler à une masse venant "envahir" nos territoires en paix ou "profiter" de nos richesses. Que l'on se rassure : aucun migrant mourant de faim n'en veut à notre cholestérol ni à notre diabète. Ce roman, qui n'est pas autobiographique, mais nourrit de témoignages, nous touche avant tout par sa vérité et son humanité.
Tout cela ne serait rien s'il n'était servi par une langue d'une exceptionnelle richesse, non pas celle du "beau style", mais UN style, unique, qui ne ressemble qu'à son auteur. Il est rare de lire actuellement des romans où le travail sur la langue soit aussi poussé. Il n'est pour ainsi dire pas une page, que dis-je, pas une phrase où scintille une trouvaille, une justesse, une surprise. Cela pourrait (devrait) alourdir la lecture (le trop étant souvent l'ennemi du bien), ralentir le récit, émousser l'émotion : le miracle est que tout est fluide, vif, sans une once d'artifice, toujours drôle ou bouleversant. Il faudrait commenter page à page, mais je ne prends qu'un exemple : c'est ce que j'appellerais une énumération performative, le dernier terme étant immatériel, et donc "pas à sa place" : "Un radeau de planches, de barils, de ficelles et de prières." En un mot, je crois que ce qui emporte le texte, c'est avant tout sa force poétique.
Comment comprendre ce chemin ? Il est évident qu'au delà de l'aventure, c'est l'histoire d'une quête intérieure qui nous est racontée. Et ce n'est pas pour rien que le narrateur s'appelle Jonas, parti avertir une ville de sa destruction prochaine, puis tentant de s'enfuir est avalé par une baleine, et réalise finalement sa mission... Vous connaissez l'histoire. On peut aussi se dire qu'il s'agit là d'une sorte d'Odyssée ; mais Ulysse rêvait de rentrer chez lui (mais y est-il resté vraiment longtemps ?). Vous noterez enfin que dans ce roman les références et les allusions religieuses sont constantes : je ne dirais pas pour autant que c'est le roman d'un croyant, mais que sa quête est spirituelle (l'un ne nécessitant pas l'autre). Il doit en chemin abandonner une partie de soi pour faire naître l'autre, peut-être meilleure, plus en paix en tous cas. Toutes les épreuves qu'il traverse ne peuvent-elles se lire comme les différentes stations d'un chemin de croix ? Bien sûr ce ne sont là que suggestions, et ce qui fait la valeur d'un livre est sa polysémie : on peut le relire un grand nombre de fois en y trouvant chaque fois des pistes différentes. S'évader pour mieux se trouver.
Vous l'aurez compris ce livre est romanesque, poétique, vif, humaniste et saura attendrir notre regard sur tous ces migrants, venant "déranger" notre confort, où derrière chaque corps il y a une histoire singulière, qui par sa singularité a une valeur commune. L'individu avant le groupe, la voix, la poésie avant les formules toutes faites de l'information. "Quand le corps ne parle plus, le coeur devient fantôme."
(Thélyson Orélien : "C'était ça ou mourir", Grasset)