05/05/2026
Il y a d'abord cet incipit superbe, deux pages d'entrée en matière au sens premier du terme : matière tellurique, organique, minérale... D'un souffle, nous voici prévenu•es : l'humain•e, parmi le reste, sera poussière des chemins.
Emily habite le lieu qui l'a vue grandir. Un paysage qui est une partie d'un tout. Sa grand-mère y a vécu aussi, à ses côtés. Elle est morte. La chienne Loyse est là, elle, encore. Les deux compagnes, comme tant d'autres espèces, partagent l'espace. Dans Les Habitantes, le lieu n'est pas un décor, mais le corps du roman. Pauline Peyrade écrit avec les présences non-humaines. Elle ne décrit pas, elle tresse des relations : habiter ne se borne pas à un plan cadastral, mais se compose de gestes quotidiens, particuliers, organiques. Ce lien qui unit les vies en présence est fait d'intimité, de contemplation, de réconfort, de menace, d'affection, d'interdépendance, de consolation, d'hostilité... (S') Occuper (d') un lieu fait d'Emily une habitante affective.
«J’ai voulu envisager l’écologie comme « une manière spéciale d’écrire » […] J’ai travaillé avec l’idée qu’il faut apprendre à raconter les histoires autrement, de manière plus horizontale, plus inclusive quant à la pluralité, la complexité du monde dans lequel nous vivons. Il y a une part expérimentale à ce travail. Je ne voulais pas d’une approche thématique, que l’écologie soit le sujet du livre, mais qu’elle le structure, qu’elle en soit la forme. »
Dans ce récit, point de trame alambiquée, de voyages au long cours ou de guerre des nations. Si les époques s'entremêlent, c'est par la voie des plaques tectoniques, et si la voix du monde nous parvient, c'est par celle des orages. En tous cas pour un temps.
Car voilà qu'un été, des lettres arrivent : parole du père- langue de la loi- courrier de notaire. L'endroit va être vendu. Il faut signer, abonder, renoncer. Avec la spéculation s'invite une forme nouvelle de violence, patriarcale ; s'invitent l'abandon, le conflit, le verbe, la destruction, d'abord par petites touches intrusives, puis comme une ligne de basse continue, sourde, pour tenter de saturer l'air que l'on y respirait. C'est un siège qui se dessine.
Résonnent la voix de Donna Haraway, et ces mots : « Habiter intensément des corps et des lieux spécifiques est une manière de cultiver la capacité à répondre aux urgences terrestres, ensemble ». Conte/ poème/ récit de lutte, surprenant et hybride livre que celui-ci ! Sentir tout à la fois, par la sensualité d'une langue, palpiter le vivant, et voir se déployer subtilement les figures quasi allégoriques d'une dissidence tenace.
Elia
"Les habitantes", de Pauline Peyrade, Les Éditions de Minuit, janvier 2026, 18 euros