31/07/2026
Un laboratoire pharmaceutique vendit un médicament pendant trente-trois ans. Cinq millions de Français le prirent. Des centaines d'entre eux en moururent.
Une seule femme décida de dire la vérité, contre l'un des groupes les plus puissants de France.
Elle s'appelait Irène Frachon, pneumologue au CHU de Brest, née en 1963. Un soir de février 2007, elle examina une patiente diabétique souffrant d'une grave hypertension pulmonaire, une maladie rare et souvent mortelle. En creusant le dossier, elle remarqua un détail que personne d'autre n'avait relié: la patiente prenait un médicament nommé Mediator depuis des années.
Elle ne le savait pas encore, mais elle venait de mettre le doigt sur l'un des plus grands scandales sanitaires de l'histoire de France.
Le Mediator avait été mis sur le marché en 1976 par les laboratoires Servier, dirigés par Jacques Servier, l'un des hommes les plus influents de l'industrie pharmaceutique française. Officiellement prescrit comme traitement du diabète, il fut en réalité utilisé massivement comme coupe-faim, y compris chez des personnes en parfaite santé qui voulaient simplement perdre quelques kilos.
Frachon commença à chercher d'autres cas similaires. Elle en trouva. Puis d'autres encore.
Voici ce que peu de gens savaient à l'époque. La molécule active du Mediator était chimiquement très proche de celle d'un autre médicament, l'Isoméride, déjà retiré du marché des années plus tôt pour des raisons presque identiques: des lésions graves des valves cardiaques et de l'hypertension pulmonaire.
Frachon publia ses premières conclusions en 2009, puis un livre en 2010 dont le titre résumait tout: Mediator 150 mg, combien de morts. Les laboratoires Servier la poursuivirent en justice pour diffamation.
Ils perdirent.
Le scandale explosa dans l'opinion publique. Le gouvernement retira enfin le Mediator du marché fin 2009, trente-trois ans après sa mise en vente initiale. Des études ultérieures estimèrent que le médicament avait pu causer entre 1 500 et 2 100 morts en France, principalement par atteinte des valves cardiaques.
Voici la partie qui devrait mettre les gens en colère. Des alertes sur la dangerosité du Mediator existaient depuis les années 1990. Des médecins, des pharmacologues, des agences sanitaires avaient soulevé des inquiétudes. Rien ne fut fait pendant près de vingt ans.
Le procès pénal s'ouvrit finalement en 2019, presque une décennie après les révélations de Frachon. Le 29 mars 2021, le tribunal correctionnel de Paris reconnut les laboratoires Servier coupables de tromperie aggravée et d'homicides et blessures involontaires, les condamnant à 2,718 millions d'euros d'amende. L'Agence nationale de sécurité du médicament fut elle aussi condamnée pour ne pas avoir agi à temps.
Servier fit appel de la décision.
Irène Frachon continua son combat bien après la condamnation initiale, assistant aux audiences en appel, soutenant les victimes et leurs familles, refusant de laisser l'affaire retomber dans l'oubli judiciaire où tant de scandales sanitaires finissent par disparaître.
Elle ne travaillait pas pour une agence gouvernementale. Elle n'avait aucun pouvoir officiel d'enquête. Elle était simplement une pneumologue de Brest qui avait remarqué un détail dans un dossier médical, un soir de février, et qui avait refusé de le laisser passer.
Le film 150 milligrammes, sorti en 2016, raconta son histoire au grand public, transformant une lanceuse d'alerte relativement anonyme en symbole national de la lutte contre les scandales sanitaires étouffés par l'argent et le pouvoir.
Des milliers de familles françaises perdirent un proche à cause d'un médicament que les autorités savaient dangereux depuis des années. Il a fallu une seule femme, dans un hôpital de Bretagne, pour que quelqu'un finisse par les écouter.