"Moi, boulevard du Jeu de Paume"
Je suis né d’un souffle de poussière, là où les remparts de la vieille Montpellier touchaient presque le ciel. Jadis, je n’étais qu’un passage de terre battue, foulé par les pas pressés de voyageurs et les sabots fatigués des chevaux. Mon nom, je le dois à un jeu noble, une danse d’adresse et d’honneur : le jeu de paume. Là, tout près de moi, des hommes en pourpoin
t frappaient une b***e contre des murs de pierre, sous les rires et les paris. C'était le temps des capes et des épées, des tavernes à volets clos, et des rumeurs portées par le vent depuis la Comédie jusqu’aux Arceaux. Le XIXe siècle me donna des habits neufs : des façades ornées, des balcons de fer forgé, des trottoirs élégants. Je devenais un boulevard, un vrai, avec l’allure des grandes villes. Les dames en robes longues m’arpentaient, les fiacres y faisaient halte, et les enfants couraient en riant vers les bonbons d’un marchand ambulant. Le XXe siècle m’a vu changer encore. Les voitures ont grondé sur mes pavés, et mes platanes ont parfois tremblé sous le vent de l’histoire. Et puis, un jour, ce furent les tramways — ces serpents bleus, verts et fleuris — qui m’ont redonné un second souffle. On a calmé le tumulte, rendu place aux pas des promeneurs, à la musique d’un violon, aux odeurs du pain chaud. Aujourd’hui, je suis un passage vivant, un trait d’union entre hier et demain. Je murmure mes souvenirs à ceux qui veulent bien tendre l’oreille. Je suis le boulevard du Jeu de Paume, et je garde dans mes pierres les échos d’un monde qui ne dort jamais tout à fait.