23/08/2023
ÉRASME
(1466(?)-1536)
"Mais il est temps maintenant, à la façon d'Homère, de quitter les dieux pour revenir sur terre et constater qu'il n'y a ni joie ni bonheur sans mon patronage. Voyez d'abord avec quelle prévoyance la nature, mère et créatrice du genre humain, a pris garde à ce que ne manque nulle part l'assaisonnement de la folie ! Et comme la sagesse, selon la définition des Stoïciens, consiste à prendre la raison pour guide, et la folie, au contraire, à se laisser ballotter au gré des passions, pour que la vie des hommes ne soit pas entièrement triste et maussade, Jupiter leur a donné beaucoup plus de passions que de raison, dans la proportion d'un as pour une demi-once. De plus, il a relégué la raison dans un coin étroit de la tête et abandonné tout le reste du corps aux passions. Ensuite, à la raison toute seule, il a opposé pour ainsi dire deux tyrans très violents : la colère, qui tient la citadelle de la poitrine, et même la source de la vie qu'est le coeur, et la concupiscence qui étend largement son empire, jusqu'au bas du p***s. Ce que peut la raison contre ces deux forces réunies, la vie courante des hommes le montre assez, puisqu'elle n'a que le pouvoir de protester jusqu'à s'enrouer et répéter les préceptes de la morale ; mais en réponse ils envoient à leur reine la corde pour se pendre et la couvrent d'injures jusqu'à ce que, fatiguée à son tour, elle abandonne et capitule.
in Éloge de la folie d'Érasme, traduit du latin par Claude Blum, extrait tiré du volume Érasme, Paris, Robert Laffont, coll. "Bouquins", 1992, page 23.