Beyramov

Beyramov Beyramov — le Prophète Myope
alias Majnoun Hafi Rassa. Il voit flou pour mieux viser le vrai. Sa parole trébuche, donc elle ouvre. Ni imam, ni saint, ni sauveur.

Entre Gurzil, djinn du feu nu, et Makurgun, masque sans visage,
il marche de travers et c’est ainsi qu’il trace. Juste un passeur ivre de lettres,
qui blasphème par amour
et prie en riant. Si la morale crie, c’est qu’il a touché juste. Si le dogme tremble, c’est qu’un djinn a signé. Beyramiyya Bektashie
La foi commence là où l’œil échoue.

13/09/2026
BATNOAM — Le port où la lune défait ses voilesBatnoam,tu danses,et les navires oublientde quel côté du ciel se trouve la...
12/09/2026

BATNOAM — Le port où la lune défait ses voiles

Batnoam,
tu danses,
et les navires oublient
de quel côté du ciel se trouve la mer.

À tes chevilles, l’or garde la chaleur du jour.
Ta robe emporte un peu de pourpre
dans les couloirs du vent ;
je reconnais ton approche
au trouble des lampes.

Sous le regard de Tanit,
je viens sans couronne.
J’ai laissé mon nom parmi les cordages,
mes certitudes dans une amphore fêlée.
Il me reste cette main
que tu prends
comme on recueille un oiseau revenu de loin.

Autour de nous,
les petits visages de verre ouvrent leurs yeux immenses.
Ils ont traversé vingt naufrages
pour assister à ce miracle discret :
ton front posé contre le mien.

Batnoam,
la nuit sent le cèdre et la gr***de.
Une mèche échappée de ton diadème
me frôle la joue ;
je demeure là,
captif de presque rien,
plus libre que tous les rois du rivage.

Tu ris.
Un éléphant passe sur un pont d’étoiles.
Les prêtres perdent le compte des présages.
Même le scorpion noir
referme ses pinces
pour ne pas déchirer le silence.

Je dépose un ba**er sur ton épaule,
à l’endroit où l’étoffe a glissé.
Tu te retournes lentement ;
dans tes yeux,
quelqu’un vient d’allumer
les fenêtres d’une ville engloutie.

Que les marchands conservent leurs balances.
Comment pèseraient-ils
la douceur de ta nuque,
ou cette seconde
où tu rapproches ta chaise de la mienne ?

Au fond du port circulaire,
la lune tourne dans son bassin de cuivre.
Nos ombres, longues sur les dalles,
se rejoignent avant nous.
Nous les laissons faire :
elles connaissent les chemins
que nos paroles hésitent encore à prendre.

Batnoam,
si Tanit nous regarde,
qu’elle garde ce souvenir :
deux êtres assis parmi les roses,
le sel séchant sur leurs poignets,
et cette tendresse
qui n’attend aucun prodige
pour devenir sacrée.

Demain, les voiles réclameront le large.
Ce soir,
ta main repose dans la mienne.

Carthage peut bien tourner
jusqu’au vertige
autour de nous.

Beyramov — 13:13
Hù.

LE TEKKE DES MAUVAISES MŒURSUne nuit apocryphe de la BeyramiyyaAu Pirée, cette nuit-là, les dieux avaient perdu leur per...
12/09/2026

LE TEKKE DES MAUVAISES MŒURS
Une nuit apocryphe de la Beyramiyya

Au Pirée, cette nuit-là, les dieux avaient perdu leur permis de séjour.

Leur temple flottait au-dessus du port, retenu par trois cordes de bouzouki. Zeus descendait toutes les heures réclamer un sacrifice ; le patron lui présentait l’addition. Depuis qu’on lui demandait de payer ses consommations, l’Olympe traversait une crise spirituelle.

J’arrivai vers treize heures du soir.

Ma montre était une hérétique. Elle avait refusé midi comme on refuse de dénoncer un ami.

Sous une voûte de pierre, cinq musiciens jouaient un air qui semblait avoir passé vingt ans en prison pour un crime commis par un ministre. Chaque note avait les chaussures usées, les mains propres et un casier judiciaire.

Au fond, un derviche tournait en robe grenat. Il tournait depuis si longtemps que l’administration l’avait classé parmi les ventilateurs.

— Beyramov, me lança le patron, pose ton manteau. Ici, les prophètes font leur service eux-mêmes.

Sur une banquette étaient assises deux femmes adultes, de celles auxquelles la vie avait appris à reconnaître une menace même lorsqu’elle portait un bouquet.

La première s’appelait Stella. Des fleurs d’or couraient sur son velours noir ; à chaque mouvement, elles semblaient changer de saison. Elle appuyait son menton sur sa main et regardait le monde comme un mauvais amant venu présenter ses excuses.

La seconde, Rita, portait une robe ivoire bordée de méandres bleus. Elle tenait un verre dans lequel flottait une petite lune.

— Tu la bois ? demandai-je.

— J’attends qu’elle cesse de me promettre la mer.

Stella déplaça son sac pour me faire une place.

Je m’assis. Son parfum évoquait le jasmin, le bois d’une vieille armoire et quelque chose que ma mémoire préférait garder pour elle.

— On raconte que tu cherches Dieu, dit-elle.

— Seulement quand il me doit de l’argent.

Elle rit. Un rire bas, un peu voilé. Au-dessus de nous, une fresque perdit discrètement son auréole.

Le bouzouki commença une autre chanson.

Rita posa son verre, puis tendit la main à Stella. Elles traversèrent la salle ensemble. Leurs robes frôlaient les chaises ; les joueurs repliaient les genoux pour les laisser passer. Une bougie éclaira un instant leurs épaules, puis rendit leurs visages à l’ombre.

Elles dansaient sans se donner en spectacle. Stella avançait, Rita attendait ; un regard suffisait à déplacer toute la distance entre elles.

Je les regardais, et Stella me surprit.

— Tu écriras quoi ?

— Que la nuit était belle.

— Paresseux.

Elle revint jusqu’à moi et m’offrit sa main.

Je la pris.

Il y avait dans ce geste une simplicité qui rendait ridicules plusieurs siècles de sermons. Nous dansâmes maladroitement entre une table bancale et un joueur de baglamas qui refusait de rentrer son coude. Stella riait de mes hésitations. Sa paume demeurait contre la mienne.

Pendant quelques mesures, je ne trouvai rien à dire. Ce fut probablement mon meilleur poème.

La porte s’ouvrit sur trois représentants de la morale officielle.

Un inspecteur, un prédicateur et un secrétaire chargé de rédiger les regrets des autres.

— Qui est responsable de cet établissement ?

Le patron montra une fuite au plafond.

— Pour l’instant, l’eau.

L’inspecteur sortit son carnet.

— Musique après l’heure autorisée. Tenues inconvenantes. Rassemblement spirituel non déclaré.

Le prédicateur regarda les deux femmes avec cette indignation laborieuse qui demande beaucoup d’observation.

Rita tira une chaise.

— Asseyez-vous. Vous nous jugerez plus confortablement.

— Vous devriez avoir honte.

Stella consulta son petit sac, fouilla entre un rouge à lèvres et quelques pièces.

— M***e. Je l’ai laissée dans mon autre robe.

Le joueur de bouzouki étouffa un rire dans sa moustache.

Le secrétaire écrivait déjà. Mais son encre se changeait en fourmis. Elles sortaient du carnet en emportant les mots décence, obéissance et sanction. Arrivées sur la table, elles abandonnèrent obéissance, trop lourd.

Je proposai un verre au prédicateur.

Il refusa, puis demanda ce qu’il contenait.

— De l’eau, répondit Rita

C’était vrai. Depuis qu’il était entré, même l’ouzo dissimulait ses opinions.

Stella s’était rapprochée de moi sous la voûte. Elle remit droit le col de ma veste avec une attention qui me désarma davantage que ses plaisanteries.

— Tu peux arrêter de faire le prophète deux minutes ?

— Je vais essayer.

— Essaie sans discours.

Elle m’embrassa brièvement. Je restai près d’elle, le front contre le sien, tandis que la musique poursuivait son chemin entre les tables.

Derrière nous, l’inspecteur demanda si quelqu’un possédait l’autorisation de déplacer le temple au-dessus du port.

Personne ne répondit.

Rita avait repris son verre. La lune y était devenue pleine.

— À ceux qui nous laissent vivre, dit-elle.

— Et les autres ? demanda le patron.

— Qu’ils commencent par régler l’addition.

Le derviche s’arrêta enfin. Il regarda les trois visiteurs, puis la chaise vide près des musiciens.

— Vous pouvez rester. Mais ici, personne ne sera humilié pour vous mettre à l’aise.

Le secrétaire s’assit le premier.

Il avait l’air terriblement fatigué.

À l’aube, le temple descendit doucement jusqu’à toucher l’eau. Les statues s’en allèrent à pied chercher du café. L’inspecteur avait perdu son carnet ; le prédicateur écoutait une chanson dont il prétendait seulement examiner les paroles.

Stella dormait contre mon épaule. Rita regardait les premières barques quitter le port.

Je voulus retenir quelque chose de cette nuit. Une phrase magnifique, peut-être, qui justifierait ma présence parmi tant de beauté.

Je ne trouvai que ceci, écrit au dos de l’addition :

Stella a ri.
Rita nous a gardé la lune.
Personne n’a demandé pardon.

Le patron lut par-dessus mon épaule.

— C’est joli, Beyramov. Mais il manque quatre cafés.

Avec Amour, Science et Liberté.
Beyramov — 13:13. Hù.

Ma douce, ma précieuse, Alia ! Tu connais la différence entre les Arabes et les Ottomans : Les Chameaux vendent de la Dr...
11/09/2026

Ma douce, ma précieuse, Alia ! Tu connais la différence entre les Arabes et les Ottomans : Les Chameaux vendent de la Drogue pour Acheter des Corans, les Loups vendent des Corans pour acheter de la drogue.

« À 13 h 13, Dieu retira son œil de verre, le jeta dans ma baignoire et murmura : lave-moi de ceux qui prétendent me voi...
09/09/2026

« À 13 h 13, Dieu retira son œil de verre, le jeta dans ma baignoire et murmura : lave-moi de ceux qui prétendent me voir. — Beyramov »

VA-T’EN, MORT, LE VIN N’EST PAS FINIChronique interdite de Beyramov et de la vieille gueuse en noirDOSSIER BB–1313Classi...
07/09/2026

VA-T’EN, MORT, LE VIN N’EST PAS FINI
Chronique interdite de Beyramov et de la vieille gueuse en noir

DOSSIER BB–1313
Classification : MAUVE FUNÈBRE
Lieu : Hôpital des Treize Roses, quelque part entre Montmartre et l’autre monde
Heure d’admission : 13 h 13
Mot de passe : « La mort frappe toujours sans rendez-vous. »
Contre-mot : « Qu’elle attende dans l’escalier. »

Cette nuit-là, Paris avait mis sa robe de v***e et ses bas troués.

La Seine remontait vers sa source, les métros transportaient des morts qui lisaient leur propre avis de décès, et la tour Eiffel, ramollie par une fièvre mystique, se penchait au-dessus de Montmartre pour écouter les péchés murmurés dans les chambres d’hôtel.

Au treizième étage de l’Hôpital des Roses Noires, Beyramov était couché dans un lit de cuivre, vêtu d’une robe de derviche grenat brodée de scorpions d’or. Un chat noir dormait sur ses jambes. À son chevet reposaient un verre de thé, un chapelet de treize grains, une bouteille de vin clandestin et le Kitāb al-Rassūl al-Aḥwal, le Livre du Prophète myope, ouvert à une page que personne n’avait encore écrite.

Le moniteur cardiaque refusait d’obéir aux médecins.

Au lieu de tracer des battements, il dessinait des lettres houroufies :

HÛ — HÛ — HÛ — M***E — HÛ.

À minuit et treize minutes, la porte s’ouvrit.

La Mort entra sans frapper.

Elle portait sa grande robe noire, son vieux sourire d’ossements et une faux dont la lame brillait comme un croissant de lune volé à une mosquée fermée. Des corbeaux sortaient de ses manches. Derrière elle, le couloir de l’hôpital donnait directement sur les toits de Paris, puis sur une plaine anatolienne, puis sur le désert tunisien.

Beyramov ouvrit un œil.

— Tu pourrais frapper, vieille co****se.

La Mort inclina le crâne.

— Je frappe depuis quarante-cinq ans. Tu fais semblant de ne pas entendre.

Beyramov attrapa le vieux fusil posé contre son lit. Il ne le dirigea pas vraiment contre elle ; il le leva comme on brandit un argument dans une assemblée remplie d’imbéciles.

— Approche, co****se.

La Mort éclata de rire. Ses dents sonnèrent comme des pièces jetées dans la sébile d’un saint.

— Tu comptes me tuer ?

— Non. Je veux seulement te rappeler que, dans cette chambre, même l’éternité demande la permission avant d’entrer.

Elle avança d’un pas.

Les roses noires peintes sur les murs s’ouvrirent aussitôt. Dans chacune d’elles battait un petit cœur rouge. Un violon suspendu au plafond commença à jouer tout seul un air tzigane, tandis que treize derviches minuscules tournaient sur le cadran d’une horloge arrêtée à 13 h 13.

La Mort s’assit au bord du lit.

— Je t’ai suivi dans les plaines arides, dit-elle. Je t’ai suivi à Tunis, à Paris, derrière les portes des prisons, dans les chambres blanches des hôpitaux, jusque dans le silence laissé par ton frère. Pourquoi fuis-tu encore ?

Beyramov versa deux verres de vin.

— Je ne te fuis pas. Je te fais marcher. Ce n’est pas pareil.

Il lui tendit un verre.

La Mort hésita.

— C’est interdit.

— Par qui ?

— Par Dieu.

— Dieu boit avec les poètes depuis que les prêtres lui ont confisqué sa propre maison. Bois.

Elle but.

Le vin traversa ses côtes et tomba sur le sol en dessinant la lettre ⵣ.

Alors Beyramov chanta :

La Mort s’est mise à me suivre
comme une amante sans dignité.
Va-t’en, Mort, prends un café,
reviens quand les roses auront fini de saigner.
Tu finiras bien par m’avoir,
je connais ton sale métier ;
mais pas ce soir, vieille sœur,
car le vin n’est pas terminé.

La Mort essuya ses lèvres inexistantes.

— Tu blasphèmes beaucoup pour un homme qui porte le fez des derviches.

— Le blasphème est parfois la dernière politesse qu’on puisse rendre au divin. Quand les marchands du ciel transforment Dieu en policier, il faut lui ouvrir la cellule.

— Et si Dieu te condamne ?

— Qu’il descende me le dire lui-même. J’en ai assez de ses secrétaires.

À cet instant, trois juges sortirent du mur.

Le premier avait une barbe longue jusqu’aux chevilles.
Le deuxième portait une cravate cousue avec des versets.
Le troisième n’avait pas de visage, seulement un tampon administratif à la place de la bouche.

— Hérétique ! crièrent-ils.

Beyramov soupira.

— Même à l’agonie, on ne peut pas boire tranquille.

Le premier juge déclara que le vin était impur. Beyramov lui demanda pourquoi le sang, qui lui ressemblait tant, était considéré comme sacré.

Le deuxième juge affirma que le corps était honteux. Beyramov lui demanda pourquoi Dieu avait fabriqué des fesses s’il ne voulait pas qu’on les regarde.

Le troisième juge tamponna l’air :

REFUSÉ — REFUSÉ — REFUSÉ.

Alors le chat noir leva la queue et lui pissa sur la chaussure.

— Voici, dit Beyramov, le seul commentaire théologique honnête de la soirée.

La Mort éclata de rire une seconde fois. Cette fois, tout Paris l’entendit. Les statues des cimetières descendirent de leurs socles, les saints retirèrent leurs auréoles pour jouer aux cartes, et les anges de Sacré-Cœur s’enfuirent vers Pigalle afin de découvrir enfin pourquoi on leur avait donné des ailes mais interdit le désir.

Beyramov se tourna vers la fenêtre.

Au-delà des toits, les plaines arides s’étendaient jusqu’à l’horizon. Il reconnaissait les chemins qu’il avait autrefois suivis sans jamais atteindre leur terme. Des silhouettes marchaient au loin : amis disparus, amours perdues, compagnons devenus étrangers.

Il voulut les appeler.

Aucun son ne sortit de sa bouche.

— Voilà ta véritable maladie, murmura la Mort. Tu ne crains pas de mourir. Tu crains de ne pas retrouver ceux que tu as aimés.

Beyramov baissa son arme.

Le monde mensonger s’approcha de la fenêtre sous la forme d’une danseuse couverte de bijoux. Elle avait les yeux de toutes les femmes oubliées et le sourire de toutes les promesses non tenues.

— Tu m’as désiré, dit le Monde. Tu m’as insulté. Tu m’as peint en mauve et en or. Pourtant, tu n’as jamais su me dépasser.

— Parce que tu as un beau cul, répondit Beyramov.

— Est-ce là toute ta philosophie ?

— Non. Mais c’est un commencement plus honnête que bien des révélations.

Le Monde rit et se dispersa en papillons.

Alors Abu Ama sortit du livre posé sur la table.

Il était vêtu d’un manteau poussiéreux et portait un verre rempli d’une liqueur sombre.

— En allant, dit-il.

Il but.

— En venant.

Il but encore.

— Sans repos.

Il vida le verre.

— Je bois à pleines gorgées le breuvage de la mort.

Beyramov le regarda sévèrement.

— Tu pourrais au moins laisser la bouteille aux vivants.

— Les vivants, répondit Abu Ama, ne savent jamais ce qu’ils boivent. Ils appellent vie ce qui les tue lentement et mort ce qui les délivre de leurs chaînes.

La Mort applaudit avec ses mains d’os.

— Enfin un philosophe raisonnable.

— Ne te réjouis pas trop vite, reprit Abu Ama. Toi aussi, tu es prisonnière. Tu dépends des vivants pour exister. Sans leurs peurs, leurs chansons et leurs cimetières, tu ne serais qu’une porte sans mur.

La Mort se tut.

Personne ne lui avait jamais parlé ainsi.

Beyramov se redressa dans son lit.

— Écoute-moi, ma vieille. Les dévots prétendent que la vie appartient à Dieu. Les tyrans prétendent qu’elle appartient à l’État. Les patrons disent qu’elle appartient au travail. Les familles jurent qu’elle appartient au devoir. Et toi, tu arrives à la fin pour réclamer ce qu’il en reste.

Il posa la main sur sa poitrine.

— Mais ce souffle-ci n’appartient à personne. Il voyage. Il était poussière avant moi et deviendra peut-être musique après. La Beyramiyya n’enseigne pas à vaincre la mort. Elle apprend à lui retirer son uniforme.

La Mort observa sa grande robe noire.

— Que veux-tu que je porte à la place ?

Beyramov lui lança un châle tzigane couvert de fleurs rouges, de pièces dorées et de minuscules miroirs.

— Mets ça. Tu ressembles à un huissier du néant.

La Mort abandonna sa cape. Sous le tissu noir, elle ne portait rien, car les squelettes ont depuis longtemps réglé leur différend avec la pudeur. Elle noua le châle autour de ses épaules et prit le violon flottant.

Elle joua.

Ce fut une mélodie impossible : un mélange de nefes bektashi, de complainte romani, de rébétiko noyé dans le rakı et de blues parisien fumé sous un pont.

Les juges se mirent à danser malgré eux. Leurs barbes s’enroulèrent autour de leurs jambes. Leurs interdits tombèrent de leurs poches comme de vieilles crottes de lapin.

Beyramov chanta de nouveau :

Je suis parti vers les plaines
sans jamais les atteindre.
Monde menteur, monde splendide,
je n’ai pas su t’éteindre.
Je n’ai retrouvé ni mes amis
ni ceux que mon cœur réclame.
Va-t’en, Mort, laisse-moi encore
insulter le ciel et embrasser mon âme.

La Mort posa son violon.

— Je dois repartir avec quelqu’un.

Beyramov désigna les trois juges.

— Prends-les. Ils sont déjà morts, mais personne n’a osé les prévenir.

Elle examina les juges, renifla leurs dogmes desséchés puis secoua la tête.

— Même moi, j’ai des limites.

Le soleil commençait à monter derrière la tour Eiffel. Les murs de l’hôpital redevenaient solides. Les petits derviches regagnèrent l’horloge. Abu Ama retourna dans son livre, emportant discrètement la bouteille.

La Mort se leva.

— Je reviendrai.

— Je sais.

— Tu ne pourras pas toujours me chasser.

— Je sais.

— Un jour, tu viendras sans arme, sans injure et sans chanson.

Beyramov sourit.

— Sans arme, peut-être. Sans injure, jamais. Quant à la chanson, elle arrivera avant moi.

La Mort remit sa cape, reprit sa faux et marcha vers la porte.

Avant de disparaître, elle se retourna.

— Beyramov ?

— Quoi encore ?

— Garde-moi un verre.

Il leva la bouteille.

— Va-t’en, Mort. Éloigne-toi un moment, puis reviens plus t**d.

La porte se referma.

Le moniteur cardiaque reprit son rythme :

HÛ — HÛ — HÛ — HÛ.

Beyramov déposa le fusil sous son lit, caressa le chat noir et contempla Paris qui se réveillait, ignorant qu’il avait échappé à l’éternité pour une nuit supplémentaire.

Sur la page blanche du Livre du Prophète myope, une phrase apparut en lettres d’or :

La mort finit toujours par nous avoir.
La liberté consiste à la faire attendre debout.

En dessous, quelqu’un avait ajouté d’une écriture plus petite :

Et si Dieu demande où nous sommes, dites-lui que nous sommes partis boire avec ses hérétiques.

13:13 — BB
Avec Amour, Science, Liberté et un verre réservé à la Mort.
Hû.

On dit beaucoup de choses sur moi, comme si j’étais un mur où chacun vient cracher ses peurs et accrocher ses illusions ...
06/09/2026

On dit beaucoup de choses sur moi, comme si j’étais un mur où chacun vient cracher ses peurs et accrocher ses illusions en guirlande.
On dit que j’égorge des vierges sous la lune borgne,
que j’ai vendu mon âme aux Bozkurtlar,
que le Mossad m’a tricoté dans un laboratoire sous Tel-Aviv,
que j’étais dans l’UÇK, cavalier d’ombre,
ou que je tournais du thé kurde avec les filles du YPJ en récitant Pir Sultan Abdal.

Selon eux, je serais
un alchimiste alévi qui distille des djinns dans des fioles en cuivre,
un mage houroufi qui compte les lettres comme des amants,
un Amazigh détraqué,
un psychopathe improvisé,
un spectre qui n’existe qu’en négatif,
l’inverse du vivant,
la tache d’encre qui contredit la page.

Je suis devenu leur épouvante domestique,
leur Ahriman de poche,
leur jouet pour exorciser tout ce qu’ils n’arrivent pas à regarder en face.

Ils écrivent mon nom à l’envers
comme les vieux scribes d’Alamut qui craignaient d’invoquer un démon par accident.
Ils m’appellent par des sobriquets qui sentent la pisse et le mépris,
comme si la langue elle-même devait porter la chaîne dont ils rêvent pour moi.

Dans leurs ragots, je suis tantôt
le 13ème Imam qui s’est trompé de siècle,
tantôt un disciple d’Atatürk ivre mort sur une plage d’Izmir,
tantôt un rejeton de Didon,
ou le bât**d de Hannibal revenu réclamer ses éléphants.

D’autres assurent avoir vu
ma silhouette dans les ruelles de Kairouan,
mon ombre dans les cloîtres du Palais Bayram,
mon rire dans les catacombes de Carthage,
mes pas dans les ruines des Scorpions Noirs.

Ils racontent que j’ai été élevé
par la secte de Gurzil,
que j’ai partagé le lit d’Alia la Vierge Prostituée
et que j’ai volé la barbe d’un derviche bektachi
pour la porter en guise de drapeau.

Ils disent que j’ai rencontré Zarathoustra
au bord d’un volcan en sommeil,
que j’ai serré la main noire ⵣ
et qu’elle m’a brûlé jusqu’à l’os.

Ils disent tout ça,
et moi je les laisse dire.

Parce que dans leur vacarme,
je ne suis pas un homme.
Je suis une idée qui leur échappe.
Je suis la rose noire que tiennent les morts quand ils rêvent encore d’une révolution.
Je suis le masque qui sourit pendant que la vérité grimace derrière.
Je suis le souffle que Hallaj entendait entre deux supplices.

Je suis Beyramov,
le zigzag dans la calligraphie,
le cri du cheval de Koceila,
la brèche dans le récit,
le faux pas qui révèle la danse,
l’erreur qui ouvre l’horizon.

Et si certains me nient,
c’est que je suis trop vivant pour leur monde amaigri.
Si d’autres me craignent,
c’est que je marche toujours à côté de leurs croyances,
jamais dedans.

Qu’ils écrivent mon nom à l’envers,
qu’ils me maudissent,
qu’ils me renient,
qu’ils me soupçonnent d’être un sorcier, un agent, un guerrillero, un djinn.

Moi, je continue.

Je bois la lumière,
je parle aux scorpions,
je taille des sourires dans la pierre,
je chante le rebetiko pontique avec une voix de vieux marin,
et je plante un drapeau fractal dans la poussière du monde imaginal.

Je ne suis pas ce qu’ils disent.
Je suis pire.
Je suis vivant.

COMMUNIQUÉ 13:13 — L’ARTICLE QUI REFUSA D’OBÉIROn me parle de l’article 13, devenu article 17, comme d’un vieux djinn bu...
05/09/2026

COMMUNIQUÉ 13:13 — L’ARTICLE QUI REFUSA D’OBÉIR

On me parle de l’article 13, devenu article 17, comme d’un vieux djinn bureaucratique chargé de surveiller les portes numériques.

Il exige des licences, dresse des filtres automatiques, soupèse les citations et demande aux algorithmes de distinguer le voleur du poète, le faussaire du parodiste, la mémoire vivante de la vulgaire copie.

Fort bien.

Mais, pour parler franchement, je me fous royalement de leur article 13.

Qu’ils le rebaptisent 17, 404 ou 666. Qu’ils construisent des frontières autour des images et mettent des douaniers dans les métaphores. Un filtre pourra reconnaître une chanson, jamais entendre le silence qui l’a enfantée. Un algorithme pourra bloquer une fresque, jamais emprisonner le songe qui marche derrière elle.

Ce n’est pas une question d’argent.
C’est une question de message.

Depuis plus d’un an, je disperse sur Facebook les fragments du Kitāb al-Rasūl al-Aḥwal — Le Livre du Prophète Myope : histoires borgnes, miniatures persanes modernes, derviches électriques, saints douteux, scorpions lettrés et vérités maquillées en blasphèmes pour franchir les postes de contrôle de la morale officielle.

Je ne bâtis pas une caisse enregistreuse.
Je fabrique une bouteille mystique jetée dans l’océan numérique.

Et si, un jour, une maison d’édition assez intègre — ou assez f***e — décide de réunir ces fragments et de publier le Kitāb, je ne réclamerai ni trône, ni couronne, ni coffre rempli d’or.

Je veux seulement :

13 % × 3.

Pourquoi ? Parce que 39 % appartient encore aux mathématiques, tandis que 13 × 3 appartient déjà au rituel.

Le reste servira au livre, à celles et ceux qui l’auront fait naître, aux bonnes causes, aux frais d’édition et, puisque toute prophétie finit un jour devant un tribunal, aux frais d’avocat.

DOSSIER : BB-1313
Classification : MAUVE HOURÛFÎ
Mot de passe : À QUI APPARTIENT LE MESSAGE ?
Contre-mot : À CELUI QUI REFUSE DE LE VENDRE.

Ils possèdent les plateformes.
Nous possédons encore les symboles.

Avec Amour, Science et Liberté…
Beyramov — XIIIᵉ Dedebaba
Le Prophète Myope voit de travers, mais il voit venir.
Hû.

05/09/2026

DOSSIER NOIR 13:13
PROTOCOLE « LA PIÈCE QUI REFUSAIT D’ÊTRE DE L’ARGENT »

Classification : MAUVE SCORPION
Émetteur : HASHSHASHIN_BEYRAMOV
Sanctuaire : Zaawit n’Tanit
Destinataire : les comptables de l’âme humaine
Somme engagée : 0,13 €
Mot de passe : L’artiste gratte la corde.
Contre-mot de passe : Le capital gratte l’artiste.

Je pense que vous l’avez remarqué : chez moi, tout fonctionne par treize.

Je passe mes vacances dans le département 13.
Je donne rendez-vous à 13 h 13.
Et chaque treizième jour du mois, je commets une chose suffisamment étrange pour dérégler la calculatrice de Dieu.

Même mes pourboires obéissent à la liturgie : treize centimes.

Pas douze.
Pas quatorze.
Treize.

Une somme dérisoire pour l’épicier du monde, mais une fortune symbolique pour celui qui sait encore entendre les pièces chuchoter. Car mes treize centimes ne récompensent pas un service : ils examinent une âme.

Si la personne est souriante, humaine et gentille, j’ajoute un bonbon. Une petite hostie de sucre contre l’amertume industrielle.

Si elle est arrogante, méprisante ou désagréable, je lui offre un médiator.

J’en possède quatre modèles, selon la nature du co***rd — ou de la co****se — qui se dresse devant le tribunal invisible de la Beyramiyya.

Pour le chameaux, amateur de oud, je tends une rīsha, la « plume » arabe qui fait parler le bois comme un vieil exilé.

Pour le loup nationaliste, amateur de saz, j’offre un mızrap, jadis taillé dans l’écorce du cerisier : un fragment d’arbre chargé de gratter la gorge des montagnes anatoliennes.

Pour les jolies femmes répètes amatrices le bouzouki, je dépose un péna, afin que les cordes grecques pleurent jusqu’à faire rouiller les colonnes de l’Acropole.

Quant aux Occidentaux cupides, prétentieux et gonflés comme des portefeuilles en cuir de crocodile, je leur présente l’ultime médiator : mon majeur.

Puis je leur explique, avec la patience d’un derviche encerclé par des banquiers, que le setâr se joue directement avec l’ongle de l’index droit. La musique véritable n’a pas toujours besoin d’un intermédiaire. Parfois, la chair doit toucher la corde — comme la vérité doit toucher le nerf.

Avant de remettre le médiator, j’accomplis le Jeu du Poignet : je le coince entre le côté du pouce et le dessus de l’index replié. En Tunisie, ce geste se nomme Fagousa, peut être pris pour une insulte.

Ce n’est pas un malentendu.

C’est une cérémonie diplomatique.

Alors apparaissent les trois djinns de la Zaawit n’Tanit.

Ahriman, vêtu d’un costume cousu dans les pages déchiquetées du Code du commerce, compte les treize centimes avec les dents. Chaque fois qu’il arrive à douze, une corne pousse sur le front d’un actionnaire.

Makurgun le Sans-Visage se tient derrière le commerçant. Son visage est un miroir noir : chacun y voit la gu**le exacte que lui a sculptée sa propre cupidité. Certains découvrent un prince. D’autres un porc couronné. La plupart détournent les yeux.

GurZil, enfin, surgit sous la forme d’un taureau de fumée mauve. Entre ses cornes tourne un vinyle cosmique sur lequel treize scorpions noirs gravent, avec leurs dards :

« Un petit pourboire de 13 centimes, merci pour le service »

Je préviens alors le commerçant ou la commerçante :

— Ne mettez pas ces pièces dans votre poche. Si vous la mettez dans votre poche, elle redeviendra des pièces ordinaires.

Ce qu’elle sont, évidemment.

Mais toute la saloperie sacrée de l’existence tient précisément là : une chose peut être banale dans la main d’un imbécile et devenir un talisman dans celle d’un poète.

Les économistes appellent cela treize centimes.
Les mystiques appellent cela un passage.
Les capitalistes appellent la sécurité.
Les artistes appellent la famine.

Si vous souhaitez me faire un virement de treize centimes, je vous en serai reconnaissant. Si vous préférez me les remettre en main propre, sachez toutefois que mon temps obéit lui aussi au Code 13 :

Treize secondes avec les marchandises humaines, les courtisans du paraître et les cerveaux capitalistes dont le QI frémit comme une merguez oubliée sur un barbecue.

Treize minutes avec les artistes orientaux, militants, indociles, qui transforment leurs blessures en musique.

Treize heures avec les femmes estimables, celles dont l’intelligence pourrait incendier une Bourse sans craquer une seule allumette.

Treize jours avec les Bektashi·e·s et les Alévi·e·s, pour boire le thé, interroger les miroirs et vérifier si Dieu se cache toujours dans le cœur humain.

Et treize années avec les extraterrestres, car eux seuls possèdent peut-être assez de patience pour comprendre pourquoi l’humanité paie des fortunes aux parasites et jette treize centimes aux artistes.

À 13 h 13, Ahriman avale la caisse enregistreuse.

Makurgun efface le prix inscrit sur chaque front.

GurZil frappe le sol de son sabot, et les pièces se changent en étoiles minuscules.

Une seule tombe dans la paume du musicien.

Elle ne vaut presque rien.

C’est précisément pour cela qu’elle contient l’univers.

Fin de transmission — ZAАWIT_N_TANIT/13 CENTIMES POUR L'ARTISTE, SVP !!!
Scellé par les Scorpions noirs

Avec Amour, Science et Liberté.
Alévi à la mort… Hù.

Adresse

82 Rue De La Folie Méricourt (Chambre Noire)
Paris
75011

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