07/09/2026
VA-T’EN, MORT, LE VIN N’EST PAS FINI
Chronique interdite de Beyramov et de la vieille gueuse en noir
DOSSIER BB–1313
Classification : MAUVE FUNÈBRE
Lieu : Hôpital des Treize Roses, quelque part entre Montmartre et l’autre monde
Heure d’admission : 13 h 13
Mot de passe : « La mort frappe toujours sans rendez-vous. »
Contre-mot : « Qu’elle attende dans l’escalier. »
Cette nuit-là, Paris avait mis sa robe de v***e et ses bas troués.
La Seine remontait vers sa source, les métros transportaient des morts qui lisaient leur propre avis de décès, et la tour Eiffel, ramollie par une fièvre mystique, se penchait au-dessus de Montmartre pour écouter les péchés murmurés dans les chambres d’hôtel.
Au treizième étage de l’Hôpital des Roses Noires, Beyramov était couché dans un lit de cuivre, vêtu d’une robe de derviche grenat brodée de scorpions d’or. Un chat noir dormait sur ses jambes. À son chevet reposaient un verre de thé, un chapelet de treize grains, une bouteille de vin clandestin et le Kitāb al-Rassūl al-Aḥwal, le Livre du Prophète myope, ouvert à une page que personne n’avait encore écrite.
Le moniteur cardiaque refusait d’obéir aux médecins.
Au lieu de tracer des battements, il dessinait des lettres houroufies :
HÛ — HÛ — HÛ — M***E — HÛ.
À minuit et treize minutes, la porte s’ouvrit.
La Mort entra sans frapper.
Elle portait sa grande robe noire, son vieux sourire d’ossements et une faux dont la lame brillait comme un croissant de lune volé à une mosquée fermée. Des corbeaux sortaient de ses manches. Derrière elle, le couloir de l’hôpital donnait directement sur les toits de Paris, puis sur une plaine anatolienne, puis sur le désert tunisien.
Beyramov ouvrit un œil.
— Tu pourrais frapper, vieille co****se.
La Mort inclina le crâne.
— Je frappe depuis quarante-cinq ans. Tu fais semblant de ne pas entendre.
Beyramov attrapa le vieux fusil posé contre son lit. Il ne le dirigea pas vraiment contre elle ; il le leva comme on brandit un argument dans une assemblée remplie d’imbéciles.
— Approche, co****se.
La Mort éclata de rire. Ses dents sonnèrent comme des pièces jetées dans la sébile d’un saint.
— Tu comptes me tuer ?
— Non. Je veux seulement te rappeler que, dans cette chambre, même l’éternité demande la permission avant d’entrer.
Elle avança d’un pas.
Les roses noires peintes sur les murs s’ouvrirent aussitôt. Dans chacune d’elles battait un petit cœur rouge. Un violon suspendu au plafond commença à jouer tout seul un air tzigane, tandis que treize derviches minuscules tournaient sur le cadran d’une horloge arrêtée à 13 h 13.
La Mort s’assit au bord du lit.
— Je t’ai suivi dans les plaines arides, dit-elle. Je t’ai suivi à Tunis, à Paris, derrière les portes des prisons, dans les chambres blanches des hôpitaux, jusque dans le silence laissé par ton frère. Pourquoi fuis-tu encore ?
Beyramov versa deux verres de vin.
— Je ne te fuis pas. Je te fais marcher. Ce n’est pas pareil.
Il lui tendit un verre.
La Mort hésita.
— C’est interdit.
— Par qui ?
— Par Dieu.
— Dieu boit avec les poètes depuis que les prêtres lui ont confisqué sa propre maison. Bois.
Elle but.
Le vin traversa ses côtes et tomba sur le sol en dessinant la lettre ⵣ.
Alors Beyramov chanta :
La Mort s’est mise à me suivre
comme une amante sans dignité.
Va-t’en, Mort, prends un café,
reviens quand les roses auront fini de saigner.
Tu finiras bien par m’avoir,
je connais ton sale métier ;
mais pas ce soir, vieille sœur,
car le vin n’est pas terminé.
La Mort essuya ses lèvres inexistantes.
— Tu blasphèmes beaucoup pour un homme qui porte le fez des derviches.
— Le blasphème est parfois la dernière politesse qu’on puisse rendre au divin. Quand les marchands du ciel transforment Dieu en policier, il faut lui ouvrir la cellule.
— Et si Dieu te condamne ?
— Qu’il descende me le dire lui-même. J’en ai assez de ses secrétaires.
À cet instant, trois juges sortirent du mur.
Le premier avait une barbe longue jusqu’aux chevilles.
Le deuxième portait une cravate cousue avec des versets.
Le troisième n’avait pas de visage, seulement un tampon administratif à la place de la bouche.
— Hérétique ! crièrent-ils.
Beyramov soupira.
— Même à l’agonie, on ne peut pas boire tranquille.
Le premier juge déclara que le vin était impur. Beyramov lui demanda pourquoi le sang, qui lui ressemblait tant, était considéré comme sacré.
Le deuxième juge affirma que le corps était honteux. Beyramov lui demanda pourquoi Dieu avait fabriqué des fesses s’il ne voulait pas qu’on les regarde.
Le troisième juge tamponna l’air :
REFUSÉ — REFUSÉ — REFUSÉ.
Alors le chat noir leva la queue et lui pissa sur la chaussure.
— Voici, dit Beyramov, le seul commentaire théologique honnête de la soirée.
La Mort éclata de rire une seconde fois. Cette fois, tout Paris l’entendit. Les statues des cimetières descendirent de leurs socles, les saints retirèrent leurs auréoles pour jouer aux cartes, et les anges de Sacré-Cœur s’enfuirent vers Pigalle afin de découvrir enfin pourquoi on leur avait donné des ailes mais interdit le désir.
Beyramov se tourna vers la fenêtre.
Au-delà des toits, les plaines arides s’étendaient jusqu’à l’horizon. Il reconnaissait les chemins qu’il avait autrefois suivis sans jamais atteindre leur terme. Des silhouettes marchaient au loin : amis disparus, amours perdues, compagnons devenus étrangers.
Il voulut les appeler.
Aucun son ne sortit de sa bouche.
— Voilà ta véritable maladie, murmura la Mort. Tu ne crains pas de mourir. Tu crains de ne pas retrouver ceux que tu as aimés.
Beyramov baissa son arme.
Le monde mensonger s’approcha de la fenêtre sous la forme d’une danseuse couverte de bijoux. Elle avait les yeux de toutes les femmes oubliées et le sourire de toutes les promesses non tenues.
— Tu m’as désiré, dit le Monde. Tu m’as insulté. Tu m’as peint en mauve et en or. Pourtant, tu n’as jamais su me dépasser.
— Parce que tu as un beau cul, répondit Beyramov.
— Est-ce là toute ta philosophie ?
— Non. Mais c’est un commencement plus honnête que bien des révélations.
Le Monde rit et se dispersa en papillons.
Alors Abu Ama sortit du livre posé sur la table.
Il était vêtu d’un manteau poussiéreux et portait un verre rempli d’une liqueur sombre.
— En allant, dit-il.
Il but.
— En venant.
Il but encore.
— Sans repos.
Il vida le verre.
— Je bois à pleines gorgées le breuvage de la mort.
Beyramov le regarda sévèrement.
— Tu pourrais au moins laisser la bouteille aux vivants.
— Les vivants, répondit Abu Ama, ne savent jamais ce qu’ils boivent. Ils appellent vie ce qui les tue lentement et mort ce qui les délivre de leurs chaînes.
La Mort applaudit avec ses mains d’os.
— Enfin un philosophe raisonnable.
— Ne te réjouis pas trop vite, reprit Abu Ama. Toi aussi, tu es prisonnière. Tu dépends des vivants pour exister. Sans leurs peurs, leurs chansons et leurs cimetières, tu ne serais qu’une porte sans mur.
La Mort se tut.
Personne ne lui avait jamais parlé ainsi.
Beyramov se redressa dans son lit.
— Écoute-moi, ma vieille. Les dévots prétendent que la vie appartient à Dieu. Les tyrans prétendent qu’elle appartient à l’État. Les patrons disent qu’elle appartient au travail. Les familles jurent qu’elle appartient au devoir. Et toi, tu arrives à la fin pour réclamer ce qu’il en reste.
Il posa la main sur sa poitrine.
— Mais ce souffle-ci n’appartient à personne. Il voyage. Il était poussière avant moi et deviendra peut-être musique après. La Beyramiyya n’enseigne pas à vaincre la mort. Elle apprend à lui retirer son uniforme.
La Mort observa sa grande robe noire.
— Que veux-tu que je porte à la place ?
Beyramov lui lança un châle tzigane couvert de fleurs rouges, de pièces dorées et de minuscules miroirs.
— Mets ça. Tu ressembles à un huissier du néant.
La Mort abandonna sa cape. Sous le tissu noir, elle ne portait rien, car les squelettes ont depuis longtemps réglé leur différend avec la pudeur. Elle noua le châle autour de ses épaules et prit le violon flottant.
Elle joua.
Ce fut une mélodie impossible : un mélange de nefes bektashi, de complainte romani, de rébétiko noyé dans le rakı et de blues parisien fumé sous un pont.
Les juges se mirent à danser malgré eux. Leurs barbes s’enroulèrent autour de leurs jambes. Leurs interdits tombèrent de leurs poches comme de vieilles crottes de lapin.
Beyramov chanta de nouveau :
Je suis parti vers les plaines
sans jamais les atteindre.
Monde menteur, monde splendide,
je n’ai pas su t’éteindre.
Je n’ai retrouvé ni mes amis
ni ceux que mon cœur réclame.
Va-t’en, Mort, laisse-moi encore
insulter le ciel et embrasser mon âme.
La Mort posa son violon.
— Je dois repartir avec quelqu’un.
Beyramov désigna les trois juges.
— Prends-les. Ils sont déjà morts, mais personne n’a osé les prévenir.
Elle examina les juges, renifla leurs dogmes desséchés puis secoua la tête.
— Même moi, j’ai des limites.
Le soleil commençait à monter derrière la tour Eiffel. Les murs de l’hôpital redevenaient solides. Les petits derviches regagnèrent l’horloge. Abu Ama retourna dans son livre, emportant discrètement la bouteille.
La Mort se leva.
— Je reviendrai.
— Je sais.
— Tu ne pourras pas toujours me chasser.
— Je sais.
— Un jour, tu viendras sans arme, sans injure et sans chanson.
Beyramov sourit.
— Sans arme, peut-être. Sans injure, jamais. Quant à la chanson, elle arrivera avant moi.
La Mort remit sa cape, reprit sa faux et marcha vers la porte.
Avant de disparaître, elle se retourna.
— Beyramov ?
— Quoi encore ?
— Garde-moi un verre.
Il leva la bouteille.
— Va-t’en, Mort. Éloigne-toi un moment, puis reviens plus t**d.
La porte se referma.
Le moniteur cardiaque reprit son rythme :
HÛ — HÛ — HÛ — HÛ.
Beyramov déposa le fusil sous son lit, caressa le chat noir et contempla Paris qui se réveillait, ignorant qu’il avait échappé à l’éternité pour une nuit supplémentaire.
Sur la page blanche du Livre du Prophète myope, une phrase apparut en lettres d’or :
La mort finit toujours par nous avoir.
La liberté consiste à la faire attendre debout.
En dessous, quelqu’un avait ajouté d’une écriture plus petite :
Et si Dieu demande où nous sommes, dites-lui que nous sommes partis boire avec ses hérétiques.
13:13 — BB
Avec Amour, Science, Liberté et un verre réservé à la Mort.
Hû.