23/04/2020
« Chers non-fumeurs,
Là, j'avoue je me marre. Vous nous faites c***r à longueur de journée et de soirée, sur les trottoirs, les terrasses chauffées des restaus et même sur les plages. Comme si l'espace était vôtre. Vous nous avez confinés bien avant l'heure, avec vos regards de jugement et le dégout à peine voilé que nous vous inspirons. Et là, j'avoue je me marre. Hier, à la pharma, je vous ai vu lorgner les Nicorette avec envie. Ben coco, si t'en prends, tu vas tousser ta race. La ni****ne te rendra malade, eh oui. Remarque tout te rend malade: le gluten, le lait, la viande rouge, t'es chiant en fait. Ta vie est lisse comme le lait d'avoine, petite comme un grain d'épeautre, insipide comme ton tofu.
C'est aussi toi, sale égoiste, qui courrait faire ton jogging en plein Paris, à l'heure du confinement, et méprisait les règles, les soignants, moi, pour ne pas perdre ton petit souffle et ton corps svelte de bobo branché.
Vois-tu je ne peux pas te sacquer en fait.
J'ai toujours eu un faible pour les fumeurs. Ils ont portent encore en eux la marque indélébile de l'enfance, j'aime leurs mains angoissées, la faille qu'elles disent, j'aime leur voix, rauque, puissante, empreinte des nuits de fumée insomniaque, j'aime leur vision de la vie, intense et courte , mais intense, j'aime les voir kiffer la première bouffée du matin, la dernière du soir, j'aime les voir écraser avec regret leur dernière clope sur le bitume de Roissy. Les fumeurs sont des poètes, des sensibles, des créatifs, des généreux. Vibre encore en eux l'insaisissable, le brutal, le primaire. Et le bonbon à la menthe qu'il prenne avant d'embrasser me fait sourire. Et leur sourire, un peu jaunie, est la marque de l'homme humble qui aime, se donne, partage, s'angoisse, pense, aime la vie en fait mais ne maîtrise pas tout d'elle. J'ai envie de les prendre dans mes bras et de les consoler de quelque Paradis perdu. J'ai un plus grand faible encore pour les ex-fumeurs. Je sais quelle hydre ils ont combattu, quelle volonté farouche les anime, quelle force ils possèdent: ils portent en eux un renoncement héroique mais subsiste la trace tendre, au fond d'eux, de l'émotion du fumeur.
Je suis heureux qu'en ces temps troublés, les fumeurs se voient protégés car ils sont plus que tout autre des êtres fragiles et fous que je regarde avec une infinie tendresse.
Allez toi, va faire ton jogging avec un patch. Tes heures sont comptées. »