31/08/2026
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Qui dit "rentrée" dit, pour les libraires, "renouvellement des vitrines". Ici, notre grande vitrine, en cours de réalisation, sera achevée ce soir (ou cette nuit, ou demain matin...).
Impossible cependant d'attendre de poster cette photo avec la mise en avant de "Eisen", le quatrième roman de Gouzel Iakhina.
Après "Zouleikha ouvre les yeux", "Les Enfants de la Volga" et "Convoi pour Samarcande", ce roman était très attendu, espéré, rêvé, déjà aimé!
Et nous avons une fois de plus été soufflées par la splendeur de l'écriture de Gouzel Iakhina, par cette façon de raconter qui lui est propre, une écriture que l'on reconnaît maintenant d'emblée dès la première scène : tout comme ses romans précédents, le début est tout simplement parfait.
Avec "Eisen", Gouzel Iakhina a choisi de mettre en avant la vie du grand cinéaste soviétique Sergueï Eisenstein, connu pour ses films monumentaux tels que "Le Cuirassé Potemkine", "La grève", "Ivan le terrible"...
On ne peut parler de biographie romancée pour autant, l'auteure n'entre pas dans les détails de la vie quotidienne de son personnage - elle choisit de le suivre à travers la réalisation de son oeuvre cinématographique, le lien absolument inouï de sa relation avec sa mère, mais aussi des lieux qui furent importants pour lui, à commencer par le Mexique - où on aurait pu espérer qu'Eisenstein y aurait rencontré Trotski, ainsi qu'à Alma-Ata, au Kazakhstan - pays auquel est dédié ce roman)...
Il fut un cinéaste soviétique, mais il n'a vécu que pour et par le cinéma, Gouzel Iakhina décrit ainsi l'itinéraire de ce génie parfois empêché par lui-même, mais jamais par les autres.
Un homme suprêmement intelligent, parlant couramment plusieurs langues, immense lecteur, couvrant des pages et des pages quotidiennement à propos de l'art du cinéma, de ses questionnements infernaux sans réponse - traités, lettres, critiques, il ne s'arrêtait jamais, mû par une énergie dont seules les dépressions réussissaient parfois à avoir raison.
Adulé de tous ceux qui ont croisé sa route, les femmes comme les hommes, il eut besoin de leur affection, de leur amour, et passait son temps à se glisser incognito dans le public lors de la projection de ses films pour se délecter de leurs mots...
Il n'est pas nécessaire d'avoir déjà vu les films d'Eisenstein pour lire ce livre : on y entre de fait comme dans un film, bien installé dès la première scène. Mais il est évident qu'après lecture, on n'a qu'une envie : découvrir, voire redécouvrir - à travers le regard de la romancière, les films d'Eisenstein.
Ce qui est tout aussi marquant, ce sont les personnages qu'on n'ose qualifier de secondaires : ils et elles furent pour lui des piliers, et Gouzel Iakhina leur fait la part belle tout au long de ce roman, leur importance est capitale - du lien absolument inouï de d'Eisen avec sa mère au fascinant Edouard Tissé, directeur de la photographie de tous les films d'Eisen, en passant par deux femmes qui lui ont TOUT donné...
La nouveauté avec ce quatrième roman, c'est le rire !
Eisenstein était terriblement drôle : Gouzel Iakhina s'est prise au jeu, parce qu'on ne peut faire autrement face à la démesure d'Eisen, rire, et une fois de plus on reconnait toute la subtilité de l'auteure pour nous faire aimer cet homme unique.
La seconde nouveauté, elle, ne vient pas de l'auteure, mais des instances russes : pour la première fois, Gouzel Iakhina a été censurée en Russie, particulièrement pour le tout dernier chapitre. Notre "chance" est de trouver ce chapitre dans l'édition française aux Éditions Noir sur Blanc.
De fait, ce fameux chapitre censuré est époustouflant d'intelligence et d'une beauté absolue.
Gouzel Iakhina en parle elle-même à la toute fin du livre.
Nous vous laissons découvrir cette histoire...
Pour terminer cette présentation, il nous paraît évident que seule Gouzel Iakhina avait le panache nécessaire pour écrire l'histoire de Sergueï Eisenstein, alias Eisen, alias Serioja, alias Rourik.
C'est absolument renversant!
EN EXTRAIT, pour le plaisir, le tout début du roman.
Bonne lecture !
« Son cœur éclata à l'instant où son pied, dans sa chaussure américaine en cuir jaune, entamait un nouveau pas de danse. La douleur jaillit de ses côtes fêlées et submergea l'espace : les tapis rouge feu, les lustres de cristal, l'orchestre d'instruments à vent et à cordes. Il tenta de s'agripper à la taille de sa partenaire – une actrice célèbre, au beau visage soviétique – mais il glissait inexorablement vers le bas, du velours lisse de la robe au parquet fuyant, puis plus bas encore, de plus en plus vite, dans une douleur de plus en plus aiguë.
- Sergueï Mikhaïlovitch ! S'écria l'actrice, sa voix semblant venir de très loin – peut-être du plafond avec le blason à couronne de blé ? Serioja !
La valse se disloqua en notes déformées, s'interrompit. Le monde perdit de sa netteté, enfla comme une pellicule de film brûlée. Des visages tournoyaient devant ses yeux, eux aussi très célèbres, magnifiquement soviétiques, mais ils perdaient leur forme et se fondaient en une gelée épaisse
- Un médecin ! S'agitait-on autour de lui. Ecartez-vous ! Laissez-le respirer !
Une gelée de lauréats du prix Staline, il faut dire que c'était même amusant. Il aurait voulu plaisanter, comme il avait toujours si bien su le faire, plus mordant et plus imaginatif que les autres. Mais, tout à coup, il ne savait plus. Tout comme il ne savait visiblement plus respirer. Il ouvrait la bouche comme un poisson hors de l'eau, essayait d'attraper l'air avec les dents, sans succès. Ça aussi, c'était drôle.
Deux cercles bleu vif s'échappèrent de la gelée. Des auréoles ? Non, juste le dessus de deux képis. Militaires.
- Amenez le brancard.
Mon cul, oui ! Je ne me laisserai pas faire. S'appuyant sur les lattes à l'odeur de cire – jouant des talons, coudes, genoux, il parvint tant bien que mal à se hisser sur ses jambes en coton. Le sol se dérobait sous ses pieds comme le pont d'un bateau pendant une tempête.
- Ne faites pas ça ! Coassait-on autour de lui. Couchez-vous immédiatement !
Plissant les yeux sous l'effort, il ferma péniblement ses poings humides et froids ; fit sortir ses pouces au milieu et tira avec eux en direction des képis bleus. Il les manqua. Continuant à viser du poing, traînant des pieds sur le tapis cramoisi à franges dorées, il claudiqua vers la sortie. »
Gouzel Iakhina : "Eisen" - traduit du russe par Maud Mabillard - Éditions Noir sur Blanc