11/01/2023
[CUISINE CONNECTÉE · LA DOMOTIQUE AU SERVICE DE L'INCLUSION]
👩🍳"En cuisine, même privé de la vue, on peut tout faire. Il faut juste faire preuve de patience et de vigilance et mettre tous ses autres sens en éveil" dixit Cathie SAMTMANN, coordinatrice des ateliers hebdomadaires de C'cité · Fédération des Aveugles Alsace Lorraine Grand Est .
📝 C'est l'axe de lecture que nous propose Guillemette de Préval, journaliste du magazine Ombres & Lumière de l'Office chrétien des personnes handicapés (OCH) .
👨💻 Elle ne s'arrête pas là. Elle explique par ailleurs comment la technologie connectée, la domotique, fluidifie l'accès à des gestes du quotidien.
👩💼 Le mot de la fin est laissé à Anne-Gaëlle BARTOS, Directrice de c'cité.
Elle rappelle que cette cuisine est un des 5 projets du LICHT!.
Si elle a été pensée pour rompre l'isolement et réapprendre des gestes de cuisine en toute sécurité, elle se veut également être un tremplin d'accès à l'emploi en milieu ordinaire des personnes en situation de handicap visuel.
⬇️ Version texte de l'article ci-dessous :
Tablier rose à motifs noué, couteau en main, Fathia hache finement une salade verte sur une planche à découper. Le geste est sûr, précis. « C’est notre miss coupeuse ! », plaisante Loïc, debout près d’elle. Et pourtant,
Fathia est aveugle. Comme elle, la quasi-totalité des apprentis cuisiniers de ce jour sont atteints d’une déficience visuelle, partielle ou totale. Seul Mickaël, en apprentissage dans l’association depuis un an, n’a pas de handicap visuel, tout comme - exceptionnellement - Marie-Paule, et Johanna, jeune femme en fauteuil roulant, venues découvrir l’atelier. Voilà
huit mois que des ateliers cuisine adaptés à leur handicap ont lieu chaque vendredi matin dans un des locaux de c’cité, la fédération régionale des aveugles, à Strasbourg.
Dans cette cuisine flambant neuve, tout a été conçu pour leur faciliter la préparation de repas. Ici, les balances pour peser les ingrédients « parlent » au toucher, tout comme le micro-ondes. Grâce à « Alexa », le nom de la commande vocale connectée, il est possible
d’allumer le four, de lancer le lave-vaisselle et
le minuteur, par le simple fait de l’ordonner à voix haute. Impossible aussi de se cogner dans un coin de table car le plan de travail est arrondi. Idem, pas de risque de se prendre la porte d’un placard ; toutes s’ouvrent uniquement vers le haut.
Autres sens en éveil
« Tout le monde bosse ? », lance Cathie, chef d’orchestre de ce joyeux petit groupe, elle aussi malvoyante.
Cette dynamique sexagénaire au tablier de cuisine rouge vif chapeaute l’ensemble des ateliers depuis leur lancement. « En cuisine, même privé de la vue, on peut tout faire. Il faut juste faire preuve de patience et de vigilance et mettre tous ses autres sens en éveil », insiste
celle qui a travaillé cinq ans en cuisine dans un collège, avant son accident, en 1985, qui lui a fait perdre partiellement la vue. Elle et son mari habitent dans la campagne strasbourgeoise. « On a un grand potager dans notre jardin. Je rapporte souvent des fruits et légumes pour les ateliers », explique-t-elle, soucieuse de
proposer des aliments locaux et de saison.
Au menu de ce jour : gratin de pâtes accompagné d’une salade verte. Frédéric, la quarantaine, s’en réjouit d’avance. L’homme, malvoyant au regard bleu azur, est du genre à aimer « les plats consistants ».
Membre de l’association depuis cinq ans, il vient chaque vendredi à l’atelier. En dessert, c’est un gâteau aux noix, nappé de chocolat, dont les effluves alléchants ne tarderont pas à se faire sentir. Guidé par Cathie, Michel s’attelle à la préparation de ce dessert.
À 66 ans, cet homme, aveugle de naissance a tout de suite apprécié « l’ambiance simple et conviviale » des lieux, tout comme le fait de découvrir différents conseils culinaires à reproduire chez lui. « On est la relève de Bocuse finalement ! », s’amuse l’homme aux
lunettes noires, faisant référence au grand chef étoilé français. À ses pieds, sa chienne guide Missy ne perd, littéralement, pas une miette de l’atelier. C’est la mascotte de ces cours de cuisine. « Cela fait quatre ans qu’elle m’accompagne et, depuis, je m’autorise à sortir
de chez moi. Je n’ai plus peur de rien ! », raconte Michel qui, louche en main, s’apprête à verser de la béchamel dans les plats à gratin.
Créer du lien
L’une des vocations de la fédération, créée en 1909, est de « rompre l’isolement des personnes mal et non voyantes », avance Anne-Gaëlle Bartos, la directrice.
À part cette cuisine adaptée destinée à créer du lien, un deuxième projet a éclos : une champignonnière qui forme des déficients visuels au métier de cultivateur de champignons. D’autres sont en attente,
Les mains à la pâte comme celui de lancer un café-boutique, ouvert sur l’extérieur, avec des personnes déficientes visuelles en cuisine. « Beaucoup de personnes aveugles acceptent
des métiers à faible valeur ajoutée et se retrouvent souvent dans le conditionnement. Or, si elles sont bien formées, la restauration leur est un domaine accessible. En plus, de
nombreux restaurateurs strasbourgeois manquent de personnel. Cela ouvrirait de belles perspectives de métier, tout en répondant à une vraie demande ».
Dans la cuisine, le minuteur se met à biper. « Le gâteau est cuit ! », lance Michel avant de s’adresser à la commande vocale : « Allez Alexa, maintenant, sors le gâteau du four ! », provoquant instantanément l’hilarité de ses collègues. Bientôt 13h, il est l’heure de se
mettre à table. Les portions sont généreuses. Et alors que les assiettes peu à peu se vident, pas question de se séparer sans avoir convenu du prochain festin hebdomadaire. Ce sera un déjeuner portugais. Ici, la gourmandise s’anticipe.