24/08/2026
Carole
Carole était un personnage échappé du Requiem des innocents de Calaferte. Pourtant, ou malheureusement, à sa naissance de bonnes fées s'étaient penchées sur son berceau. Dès l'adolescence elle était l'incarnation même du sex-appeal, la bombe sexuelle absolue : plutôt grande, les cheveux châtain-roux, d'immenses yeux verts, elle avait « tout ce qu'il faut, là où il faut » comme le disaient en ricanant les mômes qui ne faisaient que répéter ce que disaient les petits voyous du quartier.
Moi Carole je la connaissais d'abord pour être la grande sœur de mon pote Bruno avec qui je traînais tout le temps et à ce titre j'avais le privilège de l'approcher. Des fois il arrivait même que, m'enveloppant de la tiédeur émanant de son décolleté profond et de son lourd parfum poudré qui m'étourdissait, elle se penche vers moi en m'enlaçant pour me donner un ba**er sur la joue ou le front qui gardait alors comme une décalcomanie la trace de ses lèvres qu'elle rehaussait d'un rouge écarlate.
Il y a eu cette nuit, j'avais quinze ans, où j'ai fui la maison de mon père — je ne vous détaillerai pas pourquoi, disons simplement que certains pères ne méritent pas ce nom — et où, ne sachant chez qui trouver refuge, j'ai sonné chez elle sans prévenir, en pleine nuit, bien amoché, la lèvre fendue et l'œil tuméfié. Elle a ouvert sans poser de question, me voyant si abîmé et tellement secoué. Elle m'a alors chaleureusement attiré contre elle et entraîné pour s'asseoir sur le sol en tailleur, m'installer en travers au creux de ses jambes croisées, puis m'a entouré de ses bras pour me faire une protection et m'a longuement bercé pour m'apaiser. Elle me murmurait doucement quelques mots, comme recueillie en elle-même, « mon pauvre petit loup, mon pauvre petit loup si mignon… », et je voyais deux larmes couler sur ses joues, ces larmes qui étaient comme un filtre me transmettant un message d'amour et me rassurant. Aujourd'hui encore j'entends ses mots, la façon dont elle les murmurait, à la manière des paroles d'une berceuse, et cela me fait du bien. Elle m'a ensuite soigné, m'a fait un chocolat chaud comme à un gosse, et m'a dit que sa porte ne serait jamais fermée pour moi. Ce soir-là, quelque chose s'est scellé entre nous. Elle a cessé d'être seulement la sœur de mon meilleur ami. Elle est devenue mon refuge.
Quelques années plus t**d, de passage à Rome pour quelques heures alors que je préparais un film sur Anna Magnani, Pasolini et le tournage de « Mamma Roma », je me suis rendu à la basilique Saint-Pierre du Vatican. Là, devant le splendide groupe en marbre de la Pietà de Michel-Ange, j'ai eu un choc émotionnel violent, revivant cette nuit-là. J'ai pleuré, soudain, pour ce Christ gisant et pantelant dans les bras de Marie — ce Christ, c'était moi, quinze ans plus tôt, dans les bras de Carole.
Une chose était sûre, nous les gamins on l'adorait.
Nos mères par contre ne pouvaient pas la blairer « la Carole » ! Faut dire qu'elle attirait le regard des maris avec ses chemisiers qui explosaient sous la poussée de ses seins plus que généreux, et ses micro-jupes « ras-la-touffe » — comme disaient les jalouses — qui moulaient son fessier rebondi.
Forcément un physique pareil ça stimulait l'imagination et bien qu'encore jeunes on n'était pas non plus les derniers à rêver sur ses formes, mais il fallait veiller à ne pas trop dépasser les limites parce que Bruno était susceptible et il collait vite fait un bon gros coup de boule ou une grosse « patate de gitan » à l'outrancier qu'il jugeait avoir manqué de respect à sa sœur. En plus il était costaud et déterminé, du coup on faisait gaffe à pas trop dé****er pour garder nos dents.
À ce point de l'histoire il me revient un souvenir une fois où je glandais assis sur les marches de l'escalier de mon étage, Carole passant près de moi m'avait ébouriffé les cheveux comme elle en avait l'habitude, s'amusant de me faire râler sachant que je détestais qu'on me décoiffe. Cette fois-ci je m'étais retourné pour l'invectiver mais fasciné par ses longues jambes dorées je fus soudainement pris d'une pulsion insensée et me penchai pour tenter de voir plus haut sous sa jupe. Le truc fou c'est que Carole qui continuait tranquillement de monter l'escalier me balança sans même s'être retournée : — Je sais ce que tu fais… c'est ton jour de chance j'ai pas mis de culotte, profite bien du paysage mon petit loup…
Et elle avait éclaté d'un rire cristallin ! Pris en flagrant délit de voyeurisme, pétrifié et écarlate, j'aurais voulu qu'à cet instant le sol s'ouvre pour m'engloutir et disparaître tellement j'avais honte de ma bassesse. J'y pense encore, c'est dire…
Bref, dans notre quartier Carole était le sujet principal des ragots et malgré qu'elle soit jeune on lui prêtait des tas d'aventures sulfureuses. Certaines étaient vraies, d'autres étaient inventées par de gros mythos qui s'étaient fait jeter et qui se vengeaient en racontant des trucs tordus. Quoi qu'il en soit on était d'accord pour dire qu'elle avait sacrément « du chien », mais pas seulement, elle avait également du caractère et elle avait décidé une bonne fois pour toutes que personne ne lui imposerait de règles autres que celles qu'elle se fixerait. Du coup rien qu'à voir comment certains dans son bâtiment essayaient de la coincer dans le local des poubelles pour lui caresser les fesses ou les nichons elle avait vite compris tout le potentiel de ses charmes.
C'était une fille rationnelle Carole. Consciente de ses attraits, elle était déterminée à prendre la voie qui lui ferait gagner assez d'argent pour se tirer de ce coin pourri. Elle avait donc décidé qu'elle allait « faire la p**e » comme elle disait en riant. Elle avait d'abord commencé par soutirer quelques billets à des vicelards rien que pour mater le haut de ses cuisses et sa culotte qu'elle écartait un peu pour laisser voir et toucher sa ch**te dans les escaliers et les caves des immeubles. Avec l'expérience elle proposa « un service » plus complet qu'elle monnayait chèrement. C'est ainsi qu'elle était rentrée dans le métier et sans bruit vu que ses premiers michetons étaient des hommes mariés des alentours…
Avec les années elle s'était fait des relations. Elle traînait avec une bande de filles qui travaillaient la nuit dans des clubs huppés des Champs et dans les bars des hôtels de luxe des alentours. Aussi pour enchaîner le tapin et les fêtes elle se soutenait avec du champagne, du Maxiton et en sniffant des lignes de coke, mais ça a vraiment dérapé quand elle a pris goût et commencé à « chasser le dragon » en se faisant des fixes d'héro.
Rapidement elle était devenue dépendante… l'héro est une maîtresse exigeante, et elle devait se piquer de plus en plus souvent dès que le manque l'exigeait. C'est ainsi qu'une « fine pompe » et qu'une jolie petite cuillère d'argent ouvragée, un maniérisme de toxico, qui lui servait à diluer, chauffer et filtrer la « rabla » étaient devenues ses nouvelles petites amies qui ne la quittaient plus, bien rangées dans une trousse de son sac à main, toujours prêtes à servir.
Il faut savoir qu'à l'époque l'héroïne circulait du bois de Boulogne à Stalingrad et de Bagnolet jusqu'à la Porte de Versailles, elle noyait tout Paris. Les dealers poussaient à la consommation, ils livraient directement les filles qui faisaient la retape, faisant même des facilités de paiement quand le client se faisait rare. Faut dire que ça faisait une grosse clientèle les tapineuses, les travs et tous les autres déjantés et pervers qui rôdaient entre Dauphine et l'Allée de Madrid. Forcément avec le temps et toute la dope qu'elle s'envoyait dans les veines ça devait mal tourner.
Le Fouquet's et les nuits de l'Étoile
Les années ont passé. Nos vies ont pris des chemins très différents — moi vers une existence plus rangée que je me suis patiemment et difficilement construite, j'étais devenu un « artiste » comme Carole disait en se moquant, elle vers cette vie de la nuit qui l'a peu à peu dévorée. Mais entre nous rien ne s'est effrité. Au contraire. Nous sommes devenus, sans jamais nous le dire avec des mots, des confidents. Elle savait tout de mes peurs et de mes amours ratées. Je savais tout de ses michetons, de ses dealers, de son rêve jamais éteint d'un ailleurs qu'elle imaginait sous le soleil, en Asie, où personne ne la jugerait. On ne se mentait jamais. C'était notre alliance silencieuse, celle de deux rescapés qui s'étaient reconnus tôt.
Et puis, il y a eu cette période où quelque chose avait commencé à changer sans que nous osions le nommer. Forcément, ces attentions que nous avions l'un pour l'autre, cette tendresse protectrice, ces sourires et ces silences un peu trop longs à nous regarder, tout cela n'était évidemment rien d'autre qu'amoureux, même si aucun de nous deux ne se serait risqué à le dire à voix haute. Jusqu'à ce soir où je n'ai plus pu me taire, où je lui ai avoué que je l'aimais. Pas seulement de cet amour reconnaissant qu'on porte à une grande sœur de cœur, mais d'un amour d'homme, avec le désir qui va avec, un désir que j'avais traîné et caché pendant des années.
Elle n'a pas ri, comme quand adolescent j'avais tenté de regarder sous sa jupe. Elle m'a alors amoureusement pris la main et m'a dit qu'elle le savait depuis longtemps, et qu'elle m'aimait aussi. Puis elle a ajouté, avec une gravité que je ne lui connaissais pas, que c'était justement parce qu'elle m'aimait qu'elle ne me ferait jamais ce cadeau empoisonné. Elle disait ne pas vouloir me faire souffrir avec sa vie, avec ce qu'elle était aux yeux de tous, « une camée et une p**e », une femme que l'on peut acheter pour peu que l'on y mette le prix. À ses yeux, il était impensable qu'un homme comme moi, avec la vie respectable que je m'étais construite, s'affiche au bras d'une fille de la nuit. Elle estimait que ce serait impardonnable de m'imposer le regard méprisant de la société, d'associer mon nom à sa vie dissolue…
Refuser de devenir ma compagne et d'évoluer à mes côtés, c'était sa façon de préserver ma dignité d'homme. Elle y voyait, disait-elle, la plus belle preuve d'amour qu'elle pouvait m'offrir. Pour me le faire comprendre, elle alla chercher au plus profond de sa mémoire d'enfant de migrants italiens une phrase du livre d’Isaïe — un de ces avertissements sombres que sa mère lui répétait jadis pour la garder du péché, et que son émotion réveillait avec cette pointe d'accent venu du Sud :
— Souviens-toi de ce qui est écrit : « … tu as été précipité dans le séjour des morts, dans les profondeurs de la fosse. » Et ça, je ne le veux pas, quels que soient nos sentiments. Tu m’es trop précieux, aussi tu dois accepter mes règles.
On n'en a plus jamais reparlé. Mais rien n'a plus été tout à fait pareil ensuite : nous étions naturellement plus tendres l'un avec l'autre, mais une tension douce et triste s'était installée entre nous et Carole veillait à ce que nous ne brisions pas ce pacte qu'elle m'avait imposé, comme un fruit qu'on regarde sans jamais devoir y toucher.
Un soir t**d, le téléphone sonna :
— Ciao bello, tu es libre ?
Entendre cette jolie voix un peu rauque et aux inflexions chantantes avait toujours pour effet de me faire sourire. L'heure t**dive n'avait rien de surprenant, car Carole n'avait, hélas, pas d'heure pour un appel…
— Pour toi toujours, tu me racontes quoi ? J'entendais un bruit de fond. Tout va bien ?
— Oui, ne t'inquiète pas, je suis encore avenue Foch. Je vais sortir de la soirée dans moins d'une heure et j'ai envie de te voir, j'en ai vraiment besoin, tu veux aussi ?
— Tu sais bien que oui. Dis-moi où et je serai là.
— C'est au n° 75. Sois en avance, car je ne voudrais pas me faire ramasser comme un vulgaire tapin à dix balles à t'attendre ; les flics tournent en ce moment et ils raflent tout ce qui porte des talons hauts, une mini-jupe et qui arpente la contre-allée.
— Je serai là dans moins de trente minutes. Tu sais que tu peux compter sur moi.
— Je sais, bello. À tout' !
Je ne lui disais jamais non. En vérité, il m'était facile d'accéder à ses demandes tant j'avais toujours envie d'être près d'elle, de pouvoir la prendre tendrement dans mes bras, d'enfouir mon visage dans ses cheveux pour sentir son parfum qui, depuis mon adolescence, m'enivrait et auquel elle restait fidèle.
J'avais pris le périph à la Porte d'Orléans et, comme j'avais tendance à rouler trop vite, j'étais Porte Dauphine en moins de vingt minutes et je me plantais devant le 75 largement dans les temps.
Cinq clopes plus t**d, elle sortait de l'immeuble avec un large sourire, perchée comme toujours sur des talons vertigineux, ses lunettes noires de ju**ie sur le nez, une robe également noire, si courte qu'elle lui arrivait à ras des fesses et si fine que je devinais sa minuscule culotte. Sur ses épaules, un superbe perfecto d'agneau glacé, noir lui aussi, dont le look branché rivalisait avec son sac Hermès — un Birkin ? — qui devait coûter trois fois mon salaire !
— Plus rock'n'roll que toi, c'est impossible !
— Et pourquoi tu crois que « Ducros se décarcasse » ? C'est pas pour pleurer la misère en fringues de chez TATI, hein ?
« Que Ducros se décarcasse », cette vieille vanne toute pourrie de cour de récréation tirée d'une publicité télé de l'époque où nous étions gosses avec son frère Bruno, elle ne pouvait s'en défaire : c'était sa façon de ne pas oublier d'où nous venions. Pour ceux qui ne la connaissaient pas, elle paraissait être une de ces jeunes bourgeoises argentées du Seizième arrondissement, mais elle gardait mille petits trucs et expressions qui rappelaient d'où nous venions, qui nous étions ; et elle savait les utiliser à bon escient, autant avec les voyous qu'avec les friqués arrogants.
Je lui avais demandé :
— D'où tu sors ?
— Un trio avec du beau linge, j'étais en mission spéciale ! Le type voulait dévergonder sa petite femme, un peu coincée et plutôt timide, mais vraiment mimi. En fait, la dame m'a avoué qu'elle crevait d'envie de connaître le frisson entre filles. Alors, j'ai usé de tout mon savoir-faire pour satisfaire ce p'tit bouchon : je l'ai achevée en la dévorant tendrement, mêlant mes lèvres expertes à des caresses bien plus canailles… Un final en apothéose ! Et pendant ce temps le mari nous photographiait sous tous les angles, j'te passe les détails… En partant, la môme m'a glissé à l’oreille qu'elle aimerait me revoir en solo, tu vois, c'est ça un travail bien fait, je crois que j'ai définitivement fait une touche en lui léchant son petit minou…
Et voilà qu'elle m'avait soufflé son haleine sous le nez et qu'elle avait éclaté de rire devant mon sursaut.
— Mais t'es con, tu croyais sentir sa ch**te ! Il a marché… je ne le crois pas ! Sache que je me suis brossé les dents et que j'ai descendu la moitié du flacon de Yellow Listerine. En plus, j'ai pris une do**he brûlante et j'ai honteusement pillé son flacon de Chanel pendant qu'elle m'essuyait amoureusement le dos. Non mais quelle nouille, tu m'as tuée ! Allez, viens contre moi mon p'tit loup me faire un gros câlin, tu m'as manqué ces jours derniers.
Je m'étais abandonné dans ses bras. C'était à chaque fois le même envoûtement : la tiédeur de son corps qui irradiait, la douceur de sa peau, ses mots tendres murmurés…
À chaque fois cette ivresse qui m'entraînait vers ce souvenir qu'elle faisait remonter du fond de mon âme meurtrie, quand elle m'enveloppait de ses bras pour bercer ma peine et mes douleurs en murmurant comme une mélopée : « Mon pauvre petit loup, mon pauvre petit loup si mignon… qu'est-ce qu'il t'a fait… »
On était partis vers les Champs pour manger un bout. Carole m'avait dit :
— T'as dû remarquer que je suis en descente, non ? Après la partie j'étais crevée, alors je me suis fait une petite dose de rabla pour tenir… et là, j'ai une envie f***e de sucré alors direction le Fouquet's, je veux boire du champagne et déguster des gâteaux !
J’avais acquiescé, et doucement embrayé pour filer vers l'Arc de Triomphe, ma panthère lovée contre moi qui chantonnait… White light goin', messin' up my mind… Franchement elle ne manquait pas d'air.
Aussitôt dit, aussitôt fait ! J'avais garé la voiture juste à côté du bar, sur une place qui semblait nous attendre. Avant de sortir de la voiture, Carole m'avait embrassé dans le cou en me susurrant :
— Toi et moi c'est si beau, tellement extraordinaire, tu es "mon p'tit loup" pour l'éternité, mais tu sais, je crois que je t'aime trop…
J'avais tiqué, je n'avais pas aimé ce « mais », sans trop comprendre sur le moment pourquoi.
Notre entrée n'était évidemment pas passée inaperçue : avec elle, c'était impossible de ne pas se faire remarquer. Son allure racée, sa longue chevelure, sa façon naturelle de se déhancher qui accentuait ses formes pulpeuses, son look… tout chez elle intriguait et questionnait les clients présents, les femmes mimaient l'indifférence mais leur instinct avait décelé le potentiel danger que pouvait représenter un tel félin en liberté, surtout si c'était une tapineuse…
Carole était chez elle partout sur l'avenue des Champs. Avec trois ou quatre autres filles, les salons des grands hôtels et les bars étaient leur terrain de chasse ; aussi, tous les barmans la connaissaient. Après une coupette de champagne au bar, et quelques propos ordinaires sur le quartier, on s'était installés sur une banquette pour déguster une tarte aux fraises et un mille-feuille. Bien évidemment, Carole n'avait pu s'empêcher de me coller un peu de crème de son gâteau sur le bout du nez. Elle me regardait avec un large sourire, attendant et espérant de ma part une réaction agacée — depuis que j'étais ado, elle adorait me faire râler.
Je n'avais rien dit. Elle avait alors murmuré en me suppliant du regard :
— Tu pourrais quand même râler un peu, juste pour me faire plaisir…
J'avais répondu :
— Non, pas cette nuit. Je t'aime trop, je me délecte de ta présence et je veux garder dans ma mémoire ce souvenir tel qu'il est. Tu me manques de plus en plus… Alors finis vite tes fraises et nous irons marcher un peu dans les rues, serrés l'un contre l'autre.
J'ai mille histoires à te raconter jusqu'à ce que l'aube nous surprenne, si tu n'es pas trop fatiguée, puis nous irons chez moi pour nous reposer un peu.
Elle avait porté ma main à ses lèvres pour y déposer un ba**er délicat. — Partons alors, il est temps. Moi aussi, j'ai envie d'être tout près de toi et de t'écouter.
Nous avions marché sous les étoiles, blottis l'un contre l'autre, jusqu'au Palais de Tokyo pour contempler la tour Eiffel illuminée. Nous avions toujours tant à nous dire — des anecdotes de notre quotidien, des déclarations enflammées —, nous avions tellement besoin l'un de l'autre. Pourtant Carole se voulait lucide pour deux ; cette nuit-là j'avais compris ce à quoi elle pensait avec son « mais je crois que je t'aime trop » qui m'avait fait tiquer.
Elle était persuadée qu'elle finirait par m'entraîner dans ses galères et embrouilles de toxico, et elle prenait soin de me rappeler combien elle pouvait être dès fois difficile à vivre à cause de la dope. Aussi refusait-elle absolument de me faire partager ce côté sombre de sa vie ; elle voulait, me disait-elle, rester pour toujours pour moi cet « ange aux longs cheveux et aux yeux verts » qui, dans ma jeunesse, me tendait les bras et vers qui j'accourais pour un ba**er.
Elle m'avait redit son amour inconditionnel, mais aussi sa crainte de me faire du mal ; n'ignorant rien de mon histoire, cette peur d'être une possible cause de souffrance lui était devenue insupportable. Une fois de plus, je m'étais laissé faire…
La beauté que transcendent les larmes
Ainsi mon amour était une douce souffrance. Une seule fois, nous avions rompu le pacte. J’avais, pour la première fois, fait une scène à Carole, menaçant de mettre un terme à notre relation si nous ne nous installions pas ensemble, disant que j’étais fatigué de ces explications et qu’elle me protège.
Je n’ai jamais oublié son regard : elle m’avait alors fixé avec une expression d’une immense détresse, une lueur de désespoir dans les yeux.
Elle s’était levée, avait attrapé son sac à main, s’était tournée vers moi en me regardant de ses grands yeux humides, puis elle m’avait murmuré, avec cette pointe d’accent italien que son émotion amplifiait à chaque fois : — Je dois partir, ne me cherche pas cette nuit, je ne serai pas disponible, je t’appelle plus t**d. Ciao, amore mio…
Et elle est partie. Je me souviendrai toujours de la lumière dans ses longs cheveux blond-roux cuivrés qui lui faisaient une couronne : mon ange s’envolait, le cœur brisé par celui qu’elle s’efforçait de protéger. Je venais de crucifier ma madone.
Je l’entends encore s’éloigner, ses talons sur le marbre du living battaient le rythme du blues muet dans lequel ma stupide et méchante colère avait plongé son âme que je chérissais tant. Quand, selon les jours, je repense au mal que je lui ai infligé, la douleur qui m’étreint me brise le cœur…
Alors qu’il lui arrivait de me téléphoner plusieurs fois par jour, le lendemain je n’eus pas de nouvelles, ni la nuit suivante. Honteux et inquiet, je lui laissais message sur message. Enfin, au petit matin blême, sa voix légèrement rauque et chantante se fit entendre :
— Ciao bello, j’ai réfléchi à tes mots cruels qui m’ont détruite. Laisse-moi te dire que pour avoir été si dur, c’est que tu n’imagines pas combien je t’aime. Tu refuses de voir que cette limite que j’ai tracée, c’est pour préserver l’amour que tu ressens pour moi, pour te tenir loin de mes embrouilles. Comprends que c’est pour ça que je freine. Bref, je ne vais pas te saouler maintenant, il est bien trop tôt pour toi et déjà t**d pour moi. Je suis crevée, je rentre me coucher. Passe ce soir à l'appartement, j’ai besoin de toi. Tes paroles m’ont fait tellement mal, je veux t’entendre me dire combien tu m’aimes.
— Écoute-moi Carole, je regrette tout ce que j’ai dit, je sais pourquoi tu agis ainsi, mais comprends que précisément, je veux mieux m’occuper de toi…
— Ouais, c’est finalement compliqué notre histoire d’amour, mon p’tit loup… Maintenant je suis trop morte, on verra ça ce soir. Dis-moi que tu m’aimes et je raccroche.
— Je t’aime…
La journée fut interminable. Le soir venu, je me garai dans une petite rue derrière le métro Passy et je courus chez elle.
Ce soir-là, Carole était clean : pas de cachets, pas de coke, pas de champagne. Il n'y avait ni bouteille ouverte sur la table basse, ni la petite trousse habituelle traînant à portée de main. Elle n'avait rien pris. Je crois que c'était la première fois, en toutes ces années, que je la voyais complètement sobre un soir de semaine. Elle était assise près de la fenêtre, silencieuse, et quelque chose dans son visage avait changé : plus de dérision dans le regard, plus cette ironie qu'elle dégainait toujours pour garder ses distances. Juste elle, nue de toutes ses défenses habituelles, épuisée d'être courageuse pour deux.
Elle m’avait pris affectueusement par la main et m’avait entraîné sur le sofa. Son regard me disait bien plus que les mots n’auraient pu le faire : je compris qu’elle m’offrait cette nuit ce que je lui demandais. La nuit fut longue et douce, nous nous étions aimés tendrement, la barrière était tombée. Ce fut d'une douceur qui ressemblait à toutes ces années de tendresse contenue, enfin libérées.
Le jour nous trouva encore enlacés, son corps dessinait comme une onde sur le drap blanc, sa beauté m’éblouissait. Au matin, je l'ai regardée dormir, et j'ai cru, l'espace d'un instant, que quelque chose venait de changer pour de bon entre nous.
Elle murmura mon nom — c’était rare, j’étais habituellement « son p’tit loup » — pour réclamer un ba**er et me donner des caresses. Nous étions assis sur le bord du lit défait, regardant par l’immense baie vitrée Paris qui s’éveillait. On ne disait mot, laissant nos pensées dériver.
Soudain, Carole se mit à sangloter en me pressant la main. Je me souviens de mon trouble, de mon incompréhension, puis je réalisai que ses larmes étaient l’absolution de ce qu’elle pensait être notre péché. Nous avions mangé le fruit défendu, et elle pensait aux conséquences que, depuis si longtemps, elle voulait nous épargner.
Elle murmurait dans un souffle entre ses larmes, comme pour elle-même :
— Mon Dieu… quelle connerie… Comment tu veux vivre avec une fille comme moi, dis-moi ? Je suis là, dans tes bras, cette nuit c'était le paradis, j'étais tellement bien… Et pourtant… regarde-moi maintenant, j'ai les nerfs qui me brûlent. J'ai qu'une envie, c'est de me faire un fixe. Je pense déjà qu'à ça, à la rabla et ça m’éloigne de toi… Tu vois bien que c'est foutu, mon p'tit loup. Ce sera toujours comme ça…
Face à l'angoisse qui la submergeait, je ne pouvais que contempler sa beauté. Jamais elle n’avait été aussi resplendissante qu’à cet instant où, nue et en pleurs, son être tout entier ressemblait à une prière.
Devant la certitude tragique de notre histoire, je me suis laissé tomber à ses pieds en adoration, la tête posée sur ses genoux sous la caresse de sa main.
Carole savait depuis le début qu'elle ne pourrait plus se passer de moi, mais elle savait aussi que m'aimer au grand jour signifierait me condamner au malheur. Je me trompais au réveil : c'est cette terreur-là, plus que toute autre, qui l'a poussée à remonter, patiemment, la barrière qu'elle avait laissé tomber une seule nuit.
Elle savait qu'elle avait été excessive : trop de champagne, de drogues, de baises tarifées, et mille autres choses qui font la vie d'un tapin. Elle aurait voulu faire machine arrière, elle le désirait pourtant si fort.
Mais reculer, c'était renoncer à tout ce qu'elle s'était juré de conquérir : le luxe, l'argent qu'elle dépensait sans compter, cette liberté d'acheter enfin ce qui lui avait tant manqué quand elle était môme, pauvre parmi les pauvres. Elle avait payé cette liberté trop cher pour y renoncer maintenant. Alors elle savait qu'il était déjà trop t**d. Elle sentait que sa vie n'était plus qu'un sursis. Elle m'aimait trop pour me laisser continuer d'espérer ce qu'elle ne pourrait bientôt plus m'offrir.
J'ai compris plus t**d qu'elle avait sacrifié notre histoire pour me protéger de l'abîme vers lequel elle savait avancer.
L'Olympia
Alerté par son frère inquiet de son état, j'avais rencontré Carole un soir dans un café près de l'Opéra en prétextant un voyage lointain… On avait aimé se revoir aussi on avait longuement parlé de tout et de rien, des embrouilles du quotidien et de vieilles histoires du quartier comme par exemple quand j'étais môme et que je lorgnais ses fesses sous sa jupe ! Ah, ça la faisait toujours autant rire de m'avoir mis la honte à l'époque !
Elle était toujours la même, flamboyante et animale, aimantant comme depuis toujours les regards des hommes et des femmes. Peut-être tout au plus avait-elle perdu un peu de sa gouaille de banlieue et paraissait plus lasse. Une chose était certaine, elle et moi c'était toujours les mêmes regards, longs, appuyés ; nos yeux disaient tout ce que nos lèvres se refusaient de dire…
Finalement dans la conversation je lui avais suggéré qu'elle devrait peut-être faire une pause, histoire de se reposer pour se refaire une santé, une cure de désintox en quelque sorte et vu que j'avais des contacts chez le Doc. Olivenstein ça lui faciliterait bien les démarches. Elle n'avait pas dit non mais c'était juste pour me faire plaisir. J'avais bien compris que c'était trop t**d car il y a des voyages lointains dont on ne revient pas tant le retour exigerait que l'on rembobine la pellicule du temps pour rejouer la scène…
On s'était quittés tristement cette nuit-là, le cœur bien lourd… Je me rappelle que c'était juste à côté de l'Olympia dont les néons géants et colorés éclairaient le trottoir.
Ouvrant son manteau elle m'avait affectueusement enveloppé et enlacé pour m'attirer tout contre son corps chaud odorant le jasmin, la rose… toujours ce même parfum poudré qui gamin me rendait fou… On était restés un long moment collés l'un à l'autre, accrochés comme deux naufragés qui refusent de couler. Je sentais le battement trop rapide de son cœur contre ma poitrine, le souffle brûlant de sa respiration dans mon cou. Puis, brusquement, elle s’était arrachée à mes bras. Elle m’avait plaqué cette bise d'adieu sur le front, m’avait ébouriffé les cheveux dans ce geste machinal d’autrefois, et s’était retournée.
Elle est partie en tournoyant, d'une légèreté presque insolente, m'envoyant un dernier signe de la main — une grâce dérisoire pour masquer l'abîme. Au milieu de ses larmes qu'elle ne cherchait même plus à cacher, sa voix est tombée dans la nuit comme un couperet :
— Toi et moi, ce sera toujours spécial… Ciao bello, mon adorable petit loup.
Je ne l'avais pas lâchée des yeux jusqu'à ce que ma vue se brouille et que sa silhouette se dilue tout là-bas, loin, au bout du boulevard, noyée dans mes larmes et les lumières dorées qui brillaient dans la nuit bleutée du boulevard…
Je sais aujourd'hui ce qu'elle a dû ressentir, cette nuit-là, en me tenant si fort. Carole avait tenu, des années durant, le pacte qu'elle s'était fixé le jour de son aveu — une résolution qu'elle gardait avec la même force de caractère qui lui avait permis d'affronter, seule, tous les dangers de sa vie.
Elle veillait sur cette barrière qu'elle avait dressée entre nous comme sur une chose fragile et nécessaire, sachant très bien le prix qu'elle nous coûtait à tous les deux. Elle m'aimait, elle savait que je l'aimais, et pourtant elle refusait obstinément de faire mon malheur en me liant à une vie qu'elle savait ne plus pouvoir partager avec personne. Je crois qu'elle sentait déjà, mieux que moi, que le sable filait plus vite qu'il n'y paraissait. Ce soir-là, en m'enlaçant si fort, elle ne me disait pas adieu par faiblesse. Elle me protégeait une dernière fois, comme elle l'avait toujours fait, en m'écartant du bord.
L'Heure Bleue
Je ne savais pas que c'était la dernière fois que je la voyais. Quelques semaines plus t**d, un matin à l'aube d'un jour d'hiver, Bruno m'avait appelé pour me dire que Carole avait été trouvée sans vie la nuit passée, victime d'une embolie causée par une came viciée, effondrée dans les toilettes d'un profond sous-sol d'un bar de la Place des Ternes…
J'avais accompagné Bruno à la morgue de l'hôpital pour la reconnaître. Carole gisait sur une table froide, juste couverte d'un drap, ses beaux yeux verts étaient clos à jamais, elle était très pâle et pourtant belle comme un ange… Bruno et moi on était des durs question sentiments pourtant là on s'est déballonné, on a bien pleuré et aussi on a maudit tout ce qui est possible de l'être — nous d'abord pour l'avoir abandonnée, la misère, la came et ces enculés de dealers et même Dieu qui n'était définitivement jamais là pour les âmes épuisées. On a vomi tout ce qu'on avait sur le cœur… c'est je crois ce que font les hommes quand ils sont malheureux comme des pierres.
Curieusement et bien que cette triste histoire remonte à longtemps, je me rappelle encore du nom de ce tabac craignos « LE CIRCLE », probablement parce qu'il est situé sur le pourtour de la place des Ternes qui est ronde. Il faut au moins reconnaître au cafetier sa perspicacité… Au fil du temps en sillonnant Paris je suis quelquefois repassé devant ce tabac et alors que je ne crois en rien, je jure qu'à chaque fois je regarde si des fois Carole ne serait pas devant le bar, se tenant légèrement déhanchée avec sur les lèvres son éternel petit air ironique, à attendre que je vienne la prendre dans mes bras pour la ramener à la maison…
Il m'arrive de penser comme l'Électre de Giraudoux : « Comment cela s'appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd'hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l'air pourtant se respire, et qu'on a tout perdu ? »
Depuis longtemps je n'habite plus parmi vous, bien que l'on puisse me croiser dans une rue parisienne, car comme beaucoup j'ai mille choses ordinaires à faire, je dois aussi parler, répondre à des questions. Je dois aussi souvent faire semblant de m’intéresser… Mais en vérité je ne suis qu'une ombre, ancrée dans le passé, habitée par le souvenir et l'image d'une femme disparue qui ne me quitte pas. Le temps qui a passé m'a laissé sa marque ; aussi il arrive que ma mémoire défaille et que je doute de telle ou telle situation ancienne et je m'effraie et redoute qu'un jour son image, ses mots si tendres s'effacent de mes souvenirs, que les reflets blonds-roux de sa chevelure, le vert de ses yeux et son sourire s'estompent, que je ne me souvienne plus de Carole. Cette idée me terrifie car je n'ai pour seuls remèdes pour entretenir la flamme que quelques photos et un foulard Hermès parfumé d'essence de violettes, de roses et d'iris qu'elle m'avait passé autour du cou ce fameux soir où nous avions marché jusqu'au Palais de Tokyo. Ce parfum poudré qui était sa marque et que je sentais depuis toujours monter du creux de sa nuque et de ses bras quand je baisais doucement la petite veine bleue palpitante à la base de son cou. Il m'avait ensorcelé tout ce temps et avait accompagné Carole toutes ces nuits où elle séduisait des michetons fortunés dans les lobbys et les bars des grands hôtels de l'Étoile, ou chez des couples désireux de s'offrir des frissons salaces en la payant une petite fortune pour ses talents et sa discrétion.
Nous vivions séparés mais il ne se passait pas un jour sans que nous nous retrouvions, pour une heure ou un jour… Une nuit où je m'étais couché t**d et que je dormais profondément, un ange m'avait visité dans mes rêves : il me déposait de légers ba**ers sur les lèvres et me murmurait des mots d'amour, de tendresse « ne doute jamais que je t'aime ». Ce matin-là, je m'étais éveillé l'esprit léger, encore baigné par la féerie de la nuit. Le soleil perçait la fente des rideaux et, dans la pièce, flottait ce sillage romantique de violette et d'iris. Mon ange sentait la violette. Ce n'était pas une illusion. Cet ange qui m’avait visité était bien réel, et s'appelait Carole.
Le joli et ancien flacon d'extrait de parfum qui embaumait l'intérieur de son sac à main était une composante du trio qui ne la quittait jamais : il reposait avec les ci******es blondes, le briquet, les clefs, entre ses gants et son foulard, tout près de la petite cuillère d'argent et du tube d'acier qui protégeait la fine aiguille de la pompe avec laquelle elle s'injectait sa dope. Aussi je suis persuadé que sa fragrance veloutée et ténébreuse a accompagné son âme cette dernière nuit, dans les toilettes de ce sous-sol du Circle Bar.
Il m'arrive de me dire qu'elle avait tort, que j'aurais préféré la souffrance à ses côtés plutôt que cette paix stérile qu'elle m'a laissée en héritage. Mais je sais aussi qu'elle avait cette sagesse animale des gens qui ont trop souffert et qui savent reconnaître, dans le regard de l'autre, la promesse d'un désastre qu'ils refusent de causer.
Maintenant, quand la nuit blanchit, je ne retrouve plus ma panthère au point du jour, dans ce bar américain de la rue du Faubourg Saint-Honoré. Ni le jour ni l'heure ne m'importent : je suis seul à m'enfoncer dans la nuit qui vient, et je réponds à la question d'Électre que cela porte un très beau nom… Cela s'appelle l'Heure Bleue.