16/07/2026
LA RÉVOLUTION BEYRAMIYYA
Fragment du Testament des Treize Scorpions, trouvé sous une pierre de la Bastille et déclaré illisible par trois préfets, deux banquiers et un éditorialiste
ⵣ 13 : 13 ⵣ
Il est écrit dans le Livre qui n’existe pas :
Quand la lettre se souvient qu’elle fut libre avant de devenir une loi,
le trône commence à trembler.
Cette nuit-là, Paris avait treize lunes.
La première était rouge comme la colère d’un ouvrier à qui l’on explique, depuis un plateau de télévision chauffé à vingt-quatre degrés, qu’il doit encore se serrer la ceinture.
La deuxième était noire.
Les onze autres avaient refusé de communiquer avec la préfecture.
Au-dessus de la Bastille ressuscitée, les horloges fondaient lentement. Elles indiquaient toutes 13 h 13, cette heure impossible où, selon les manuscrits houroufis de la Beyramiyya, le pauvre cesse une seconde d’avoir honte et le riche commence enfin à avoir peur de son propre miroir.
Alors Beyramov m***a sur une barricade.
Il portait l’uniforme rouge du Janissaire moderne, mais ne servait aucun sultan. Sur sa poitrine pendaient des médailles décernées par des républiques disparues, des empires imaginaires et quelques administrations qui niaient formellement les avoir signées.
Dans sa main gauche, il tenait le Livre du Beyram Bey 88.
Dans sa droite, rien.
Car une main vide, disait-il, est encore la seule chose qu’un banquier ne puisse pas saisir.
Il regarda la foule.
Il y avait là des ouvriers, des chômeurs, des poètes sans éditeur, des femmes de ménage connaissant mieux la République que ceux qui la gouvernaient, des immigrés sommés depuis trois générations de « s’intégrer », des étudiants endettés, des vieux oubliés et même quelques philosophes qui, fait exceptionnel, avaient décidé de quitter les cafés.
Beyramov ouvrit le Livre.
Les pages étaient blanches.
La foule murmura.
Il déclara :
« Citoyens, voici enfin le programme politique qui n’a jamais menti. »
Et Paris éclata de rire.
Le Premier Mystère : 35 = 3 + 5 = 8
Sur le côté de la barricade se dressait un immense cadre doré.
On pouvait y lire l’Article 35 :
Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs.
Les bourgeois observaient le texte avec inquiétude.
Ils avaient toujours beaucoup aimé les révolutions.
Surtout lorsqu’elles avaient eu lieu deux cents ans auparavant et qu’on pouvait vendre leurs portraits dans les boutiques des musées.
La Révolution française était admirable dans les manuels scolaires.
Beaucoup moins lorsqu’elle descendait du manuel.
Or cette nuit-là, l’Histoire avait précisément décidé de descendre.
Beyramov traça dans l'air :
٣ + ٥ = ٨
Puis :
8 → ∞
Puis :
∞ → ⵣ
Les initiés comprirent.
Les autres firent semblant.
C'est une vieille tradition française.
Le message houroufi disait :
La révolution commence lorsque le chiffre refuse de compter l’argent et commence à compter les humiliations.
Alors les banques fermèrent leurs portes.
Mais les chiffres s’échappèrent par les fenêtres.
Les 1 rejoignirent les solitaires.
Les 0 désertèrent les comptes offshore.
Les 13 descendirent dans la rue.
La Kahina et la Treizième Porte
À gauche de Beyramov se tenait la Kahina.
Elle n’était ni statue ni fantôme.
Elle portait une armure amazighe traversée de cuivre et de turquoise. Sur son front brillait le signe ⵣ.
Elle regardait Paris comme on regarde un empire persuadé d’avoir inventé le monde.
Puis elle murmura :
« Les empires meurent toujours de la même maladie : ils finissent par croire leurs propres cartes. »
Elle planta son étendard dans les pavés.
Sous Paris apparut alors une treizième porte.
Elle conduisait à Carthage.
À Alger.
À Tunis.
À Athènes.
À Istanbul.
À toutes les villes où un jour un homme avait chanté parce qu’il n’avait plus rien d’autre.
Un bouzouki commença à jouer.
Puis un baglama.
Puis un saz.
Le rebetiko traversa les barricades.
Ce n’était plus La Marseillaise.
Ce n’était pas non plus un hymne national.
Car dans la Beyramiyya, même les hymnes doivent présenter leurs papiers.
La chanson disait simplement :
**Je n’ai pas de palais,
mais la nuit m’appartient.
Je n’ai pas de banque,
mais mon cœur n’est pas coté en Bourse.
Je n’ai pas de frontière,
car aucune frontière
n’a jamais appris à chanter.**
Le Carnaval de 2027
Au pied de la barricade apparut alors la caricature grotesque de MLP, vêtue du costume rayé marqué 2027.
Elle faisait une grimace gigantesque.
Elle voulait parler de civilisation.
Mais chaque fois qu’elle ouvrait la bouche, un petit notaire en sortait avec un acte de succession.
La foule comprit enfin le grand secret du nationalisme bourgeois :
faire croire au pauvre que son ennemi habite le quartier voisin afin qu’il ne regarde jamais celui qui possède l’immeuble.
Beyramov éclata de rire.
« Vous cherchez l’étranger sous le lit pendant que l’oligarchie emporte le lit, la chambre et l’immeuble. »
Les Scorpions Noirs applaudirent.
Même les rats de Paris semblèrent trouver la situation intellectuellement embarrassante.
Car le suprémaciste possède une étrange arithmétique : il se croit supérieur à huit milliards d’êtres humains tout en étant parfois incapable de comprendre une notice de grille-pain.
Les néonazis, eux, cherchaient encore la grandeur de leur civilisation dans les ruines d'une idéologie qui avait transformé l'Europe en charnier.
Ils criaient :
SANG !
Les banquiers répondaient :
ARGENT !
Et les Scorpions Noirs inscrivirent sur un mur :
Même alphabet. Mauvaise traduction.
Abu Ama et les gardiens de l’orthographe
Alors apparut Abu Ama.
Masque de fer.
Silhouette noire.
Personne ne savait s’il appartenait aux Hashshashin, aux Scorpions Noirs ou à une compagnie de théâtre pontique ayant raté son train.
Il s’approcha des forces de l’ordre.
Il ne tira aucune arme.
Il tendit un livre.
Panique générale.
Car il existe, dans certaines administrations imaginaires de la République Beyramiyya, une unité spéciale chargée de neutraliser les textes comportant plus de trois propositions subordonnées.
Abu Ama demanda :
« Qui gardera les gardiens lorsqu’ils ne savent plus ce qu’ils gardent ? »
Silence.
Un casque réfléchit.
Événement rare.
Puis il le posa au sol.
Dans la fresque, certains policiers demeuraient brutaux, obtus, enfermés dans l’obéissance. Mais d’autres comprirent que l’uniforme ne transforme pas automatiquement un ordre injuste en vertu.
Car Jean Meslier l’avait murmuré depuis son tombeau :
les puissants ont toujours besoin que les pauvres obéissent aux pauvres chargés de surveiller les autres pauvres.
C’était là toute la mécanique.
Le peuple fournissait les bras.
L’oligarchie fournissait les ordres.
Et, merveille de l’ingénierie sociale, chacun finissait par frapper son voisin pendant que le propriétaire de la machine regardait depuis son balcon.
Alia et la Science ancienne
Au milieu de cette révolution d’hommes très occupés à refaire le monde sans jamais lui demander son avis, Alia se leva.
La Vierge Prostituée.
La contradiction faite femme.
La sainte patronne de tout ce que les moralistes condamnent en public avant de le rechercher discrètement après minuit.
Elle portait le grenat et l’or.
Autour d’elle fleurissaient des roses noires.
Elle regarda Beyramov.
Puis la révolution.
Puis les moralistes.
Elle dit :
« Vous voulez libérer le peuple, mais savez-vous seulement libérer un corps de la honte ? »
Silence.
Cette fois, même les philosophes ne trouvèrent rien.
Alia sourit.
Sur la pierre apparurent les mots :
LE DÉSIR EST UNE SCIENCE ANCIENNE.
Car aucune révolution n’est complète si elle remplace seulement les maîtres.
La véritable révolution commence plus profondément.
Dans la manière d’aimer.
Dans la manière de penser.
Dans le refus de posséder l’autre.
Dans le refus d’être possédé.
Dans le droit de dire oui.
Dans le droit de dire non.
Dans le droit, parfois, de ne répondre à personne.
Le Testament du curé sans Dieu
À minuit, un vieil homme traversa la foule.
Personne ne le reconnut.
Il portait une soutane poussiéreuse.
C’était l’ombre de Jean Meslier.
Il regarda les palais.
Les églises.
Les banques.
Les ministères.
Puis il observa cette étrange assemblée de janissaires athées, de femmes insoumises, de mystiques sans clergé, de Scorpions Noirs et de révolutionnaires jouant du rebetiko.
Il eut presque un sourire.
Presque.
Il dit :
« Méfiez-vous, citoyens.
Le tyran le plus dangereux n’est pas toujours celui qui porte une couronne.
Il peut porter une cravate.
Un uniforme.
Un micro.
Un costume électoral.
Ou votre propre visage dans le miroir.
Vous abattrez un roi.
Un autre viendra.
Vous renverserez une oligarchie.
Une nouvelle apprendra votre vocabulaire.
Elle parlera d’égalité.
Elle vendra des actions.
Elle parlera du peuple.
Elle dînera sans lui.
Elle parlera de liberté.
Puis elle vous expliquera combien coûte l’abonnement. »
Beyramov referma son livre blanc.
Il demanda :
« Alors que devons-nous faire ? »
Meslier répondit :
« Ne cherchez plus de sauveur. »
Et il disparut.
Voilà qui était fâcheux.
La foule avait précisément commandé trois millions d’affiches.
Le Code des Treize
À l’aube, sur les murs de Paris, on découvrit cette inscription :
ا ل ح ر ي ة
ⵣ
13 × 13
ن = 50
م = 40
ح = 8
ر = 200
Puis cette phrase :
Celui qui possède le pain possède une journée.
Celui qui possède la terre possède une génération.
Celui qui possède les mots peut emprisonner un siècle.
Mais celui qui apprend à déchiffrer les mots
commence déjà à ouvrir la cellule.
Personne ne sut qui l’avait écrite.
Les Hashshashin accusèrent les Scorpions Noirs.
Les Scorpions accusèrent Abu Ama.
Abu Ama accusa le vin.
Alia accusa les hommes.
La Kahina n’accusa personne.
Elle savait.
Beyramov, lui, regarda le soleil apparaître derrière la Bastille.
Il leva son verre vers cette République qui n’existait pas encore.
Une République où le pauvre ne serait plus une statistique.
Où l’étranger ne servirait plus d’épouvantail électoral.
Où aucun milliardaire ne pourrait acheter davantage de voix simplement parce qu’il possédait davantage de micros.
Où la police protégerait les citoyens au lieu d'exiger leur silence.
Où l’antifascisme ne serait pas une décoration commémorative mais une vigilance quotidienne.
Où la liberté ne serait ni blanche, ni noire, ni française, ni amazighe, ni orientale.
Simplement humaine.
Puis le Janissaire moderne prononça les dernières paroles du Testament Beyramiyya :
« Nous n’avons pas pris la Bastille pour construire une nouvelle Bastille.
Nous n’avons pas brisé les couronnes pour couronner les banques.
Nous n’avons pas chassé Dieu du palais pour y installer le Marché.
Et nous ne remplacerons jamais une frontière par une autre dans l’esprit des hommes.
Car la révolution qui ne libère que son propre camp n’est qu’un changement de geôlier.
Brisez donc les chaînes.
Mais surtout, citoyens, méfiez-vous du jour où quelqu’un vous proposera de les repeindre en tricolore. »
Le bouzouki reprit.
Les roses s’ouvrirent.
Les Scorpions retournèrent sous les pierres.
Et quelque part, derrière le cadre doré de l’Article 35, une dernière inscription apparut :
« NI MAÎTRE, NI SAUVEUR.
NI HAINE, NI SOUMISSION.
AVEC AMOUR ET SCIENCE.
ⵣ 1313 ⵣ
HÛ. »